Sans cesse reporté depuis le mois d’août, le coup d’envoi de la saison 2014/15 du championnat gabonais, le National Foot, devrait enfin intervenir le 21 mars prochain. Mais la reprise risque de ne pas marquer la fin des problèmes tant les difficultés sont structurelles. Amateurisme, détournements de fonds : les maux qui frappent le championnat gabonais sont nombreux. Les premières victimes sont les joueurs eux-mêmes. L’implication du président du Gabon, Ali Bongo, dans la création de la compétition est pointée du doigt.


« Moi j’appelle ça un tournoi de vacances. Sérieusement, vous avez déjà vu quelque chose de tel ailleurs ? » Les Gabonais ne sont pas tendres au moment d’évoquer le National Foot, leur championnat professionnel depuis 2012. La faute à une mauvaise image qui n’a rien d’usurpée puisque toutes les saisons ont été marquées par des arrêts intempestifs. En cause : les sempiternels retards dans le versement des subventions promises aux clubs par l’Etat, chargé de financer le championnat jusqu’en 2017, à hauteur de 422 millions de FCFA mensuels, soit près de 645 000 euros (30 200 000 de FCFA versés par mois aux 14 clubs, soit 46 000 euros par club environ).

Le summum a été atteint cette année. Censée démarrer en août dernier, la saison 2014/15 n’a toujours pas débuté. La Ligue Nationale de Football, la Linaf, a annoncé samedi dernier un coup d’envoi fixé au 21 mars. Sous réserve du versement des subventions. Pour comprendre les atermoiements du National Foot, il faut remonter à sa genèse en novembre 2012. Dans la lignée de la CAN 2012 co-organisée par le pays et la Guinée Equatoriale, Ali Bongo Ondimba, le président gabonais, entend rehausser sa popularité en s’appuyant sur le football. Résultat : mal-ficelé, le championnat professionnel est lancé à la va-vite, par le « fait du prince ».

Des pseudo-experts surpayés

« C’est un projet monté de toutes pièces par le cabinet Che Vario Y Associados de Barcelone et des experts venus d’Espagne et du Portugal« , confie un observateur avisé du football gabonais à Afrik-Foot sous couvert d’anonymat, fustigeant « des pseudo-consultants complètement déconnectés des réalités du foot africain et gabonais en particulier. La transition entre le monde amateur et le monde professionnel s’est faite sans réflexion ni expérimentation préalable, on a mis la charrue avant les bœufs« , explique-t-il. D’après nos informations, ces experts seraient grassement rémunérés et toucheraient 2 milliards annuels de FCFA (un peu plus de 3 millions d’euros).

Ces émoluments seraient à l’origine du blocage actuel. Avant de verser la subvention promise, le pouvoir politique souhaiterait que les clubs reconnaissent une fois pour toute la légitimé des experts recrutés par le palais présidentiel. Des consultants dont le principal fait d’armes demeure le lancement d’un championnat souvent à l’arrêt et qui n’a de professionnel que le nom. Il a fallu attendre la relégation de Sogéa FC la saison passée au terme d’un long bras de fer entre la Linaf et la Fédération pour que le règlement de la compétition soit complété et intègre les cas de forfaits.

« Détournements de fonds massifs« 

Mais il existe un fléau encore plus préoccupant que cet amateurisme. « La professionnalisation utopique du championnat répond à une logique financière permettant à certains membres de la galaxie présidentielle de s’enrichir en toute impunité« , déplore notre interlocuteur qui dénonce une « collaboration mafieuse » : « le National Foot a été le parfait alibi pour certains présidents de clubs véreux, qui s’illustrent par des détournements de fonds massifs, à l’heure même où la lutte contre l’enrichissement illicite est l’un de cheval de bataille du président Ali Bongo Ondimba ! »

Le détournement de fonds est facilité par l’absence de traçabilité entourant les subventions. Pour les percevoir, les clubs doivent simplement s’acquitter de contreparties moindres : disposer d’un terrain d’entraînement, d’équipes dans toutes les catégories d’âges (minimes, cadets, juniors) et en deuxième division, d’une administration, d’un département comptable et d’un département de communication et marketing. Autre incongruité : les membres du triumvirat de la cellule foot du palais présidentiel, à l’origine du lancement du championnat, possèdent chacun leur propre club : Hervé Patrick Opiangah est le président du CF Mounana, Frédéric Gassita celui du FC Akanda (ex-Fc Sapin) et Cedric Mpouho dirige l’AJA FC qui a manqué l’accession en ligue 1 l’an dernier.

Résultats en berne

Malgré quelques avancées, notamment la retransmission des matches à la télévision et la mise en place d’un bilan médical obligatoire pour les joueurs, l’avènement du professionnalisme n’a pas eu les effets escomptés. Sportivement d’abord puisqu’aucun club gabonais n’a atteint la phase de poules des compétitions interclubs de la CAF depuis 2005. Dans la liste des 23 Panthères de Jorge Costa pour la CAN 2015, seuls deux joueurs du championnat local étaient présents : le troisième gardien Stéphane Bitseki et Aaron Appindangoye, transféré depuis à Boavista. Pire encore, si le championnat ne reprend pas rapidement, des sanctions de la CAF et de la FIFA sont à prévoir.

Les victimes collatérales de cet amateurisme et des détournements de fonds sont les joueurs eux-mêmes, malgré l’instauration d’un salaire minimum fixé à 400 000 FCFA (environ 610 euros). Sous couvert d’anonymat, l’un d’eux affirme, « les rares fois où je reçois mon salaire à temps (le 25 du mois), je constate plusieurs coupes injustifiées. Lorsque je demande la nature de ces coupes, je ne reçois aucune explication« . Depuis juillet dernier et la mise en veille du championnat, les joueurs ne sont tout simplement plus payés et attendent encore des arriérés de salaires et de primes de la saison 2013/14.

Des joueurs minés par la précarité

Pour certains, la situation est dramatique. A l’image d’un joueur anonyme qui affirme avoir été expulsé de son logement pour défaut de paiement. Scolarisé dans une école privée, son enfant ne va plus en cours à cause du non-paiement de ses frais de scolarité. Contrats bafoués lorsqu’ils ne sont pas inexistants, absence de statut juridique et de sécurité sociale : les footballeurs professionnels gabonais ne sont guère protégés. Seul le club de Mangasport paye dans les temps et fonctionne sans s’en remettre aux subsides publics. Pour défendre leurs droits et sensibiliser l’opinion publique, les joueurs se sont regroupés au sein de l’Association nationale des footballeurs professionnels du Gabon (ANFPG).

L’accord pour la reprise du championnat prévoit le règlement des arriérés de salaires de la saison passée mais les joueurs devront s’asseoir sur leurs six premiers mois de salaire de 2014/15. Dans ces conditions, une relance durable du National Foot est-elle envisageable ? Comment un championnat censé se dérouler sur onze mois pourra-t-il se disputer en quatre mois ? La phase retour sera-t-elle tout bonnement escamotée ? Pour obtenir une réponse à toutes ces questions, une source bien introduite dans le football gabonais nous renvoie toujours au seul et même homme : « il faut demander à Mr Ali Bongo, c’est lui le concepteur du championnat« .