Editorialiste et écrivain, Jean Marie Nzekoue s’interroge sur les raisons du fiasco du Cameroun, de la Côte d’Ivoire ou encore du Ghana à la Coupe du monde 2014. Une réflexion qui questionne, au fond, la notion de « grand joueur » et d’équipe.


Sur le papier, l’Ivoirien Didier Drogba, le Camerounais Samuel Eto’o ou le Ghanéen Gyan Asamoah n’ont rien à envier, au strict plan du talent, à l’Allemand Thomas Müller, à l’Argentin Lionel Messi ou au Néerlandais Arjen Robben. En plus d’un bagage technique hors du commun, tous ont pour particularité d’évoluer dans les plus grands clubs professionnels du monde avec des salaires mirobolants. Toutefois, la comparaison s’arrête là. Lors de la récente Coupe du monde 2014 au Brésil, l’Allemagne, l’Argentine et les Pays Bas ont occupé les trois marches du podium final alors que le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana et autres sélections africaines ont quitté prématurément la compétition sans gloire. Comme les précédentes, le palmarès de la 20ème édition du Mondial brésilien prouve à suffisance qu’au-delà du talent et du génie individuel des joueurs, des forces et faiblesses de chaque équipe, l’atmosphère, l’ambiance autour et au sein d’une sélection nationale est aussi importante (sinon plus) que la prestation sur le terrain. La grande différence entre les compétiteurs africains et les autres réside dans la capacité qu’ont les vainqueurs de capitaliser et d’amplifier une série de facteurs décisifs pour la victoire finale. Avec en première ligne cette force mentale qui cimente la solidarité et la sérénité du groupe, très loin de la dispersion d’énergie lors des traditionnelles querelles alimentaires africaines (primes). Le plus grand rendez-vous du football mondial nous apprend que pour aller jusqu’au bout de l’aventure, l’envie et la volonté de gagner transcendent toute présomption de supériorité individuelle et collective sur papier.

Il est communément admis que la Coupe du monde rassemble tous les quatre ans la crème du football planétaire : les meilleurs joueurs, les entraîneurs les plus expérimentés, les équipes les plus aguerries, les ressources financières les plus colossales. Cela est vrai dans l’absolu. Toujours est-il que le déroulement de l’édition 2014 au Brésil, notamment la surprenante trajectoire de certaines équipes ramène à la surface le débat tant controversé sur la notion de « grand joueur ». Sur le plan étymologique, cette formule renvoie immanquablement aux qualités intrinsèques d’un footballeurs d’exception, au potentiel physique, au bagage technique, à la vision du jeu et surtout à cette capacité hors normes à faire la décision sur une action personnelle ou collective, à faire basculer une rencontre au moment où on s’y attend le moins. Or très souvent, dans un environnement vicié par les dérives médiatiques, corrompu par la publicité mensongère ou par une course folle au vedettariat factice qui a prend progressivement le ballon rond en otage, la notion de « grand joueur » renvoie de plus en plus au palmarès, aux statistiques qu’à d’autres valeurs qui fondent la place de l’individu dans la société. Dans la mouvance du football-business qui étend désormais ses tentacules sur la planète entière, les « grandes stars » du football mondial ou considérées comme telles doivent répondre impérativement à l’épaisseur du portefeuille avant toute autre considération.

Il est pourtant évident que les joueurs de légende qui entrent dans l’histoire et pour longtemps, ne sont pas nécessairement ceux qui ont décroché les plus grands contrats, ont brassé le plus d’argent dans leur carrière ou ont remporté des trophées prestigieux en club, mais plutôt ceux qui ont su, quand les circonstances l’exigent, mettre entre parenthèses leurs juteux contrats en club pour se mettre entièrement au service de leur sélection nationale en vue d’inscrire durablement ces équipes-et partant leurs pays-sur l’échiquier du football mondial.

La sélection nationale avant le club

A titre d’illustration, les trois coupes du monde remportées avec le Brésil (1958, 1962, 1970) éclipsent totalement la fantastique carrière de Pelé avec son club mythique de Santos. Les deux finales « offertes » par Maradona à l’Argentine (en 1986 au Mexique et en 1994 aux Etats-Unis) ont fait presque oublié sa riche carrière en club, dans son pays natal comme en Europe. Même des observateurs perspicaces ont de la peine à croire que le Camerounais Roger Milla avait tapé auparavant dans un ballon avant la glorieuse épopée des Lions indomptables à la Coupe du monde de 1990 en Italie. Autant d’exemples qui prouvent que la performance en équipe nationale lors des grandes compétitions internationales marque davantage les esprits qu’une riche carrière en club, compte tenu de la grande charge symbolique rattachée à la sélection nationale qui fait partie intégrante du patrimoine commun.

Une notion controversée

Qu’est-ce qu’un « grand joueur » au final ? La notion a beaucoup évolué depuis l’époque où des véritables joueurs d’exception, se mettaient volontairement au service du groupe, noyés ainsi dans la masse anonyme de leur équipe. Cultivant de ce fait une humilité à toute épreuve, ils pouvaient accomplir des prodiges, procurer du bonheur aux supporters en stupéfiant la planète entière. Ni les Brésiliens Pelé, Rivellino, Jairzhino ou Vava, ni les Italiens Rivera et Fachetti, ni le Français Just Fontaine, ni les Allemands Gerd Müller et Beckenbauer, n’ont véritablement roulé sur l’or au cours de leur longue carrière, lorsqu’ils éclaboussaient de leur talent les grandes arènes du monde. Ils sont toutefois entrés dans l’histoire pour avoir permis à leur pays respectifs d’atteinte le sommet du podium en football.

Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. L’argent aidant, la réputation des joueurs s’est déplacée du terrain purement sportif vers des considérations d’ordre matériel : le jackpot des transferts, les contrats publicitaires faramineux, un train de vie princier, etc. La vie des « grands joueurs » actuels est beaucoup plus peuplée de paillettes, de sorties médiatiques intempestives, d’actes d’indiscipline caractérisée, d’affaires de cœur et autres faits divers que d’exploits sur le terrain purement sportif. Si le talent de l’Argentin Messi, de l’Ivoirien Drogba, de l’Anglais Rooney, de l’Uruguayen Suarez, du Brésilien Neymar, de l’Italien Balotteli, du Costa-Ricain Campbell ou du Français Benzema est indéniable, certains d’entre eux ayant été décisifs pour leurs équipes lors de Brésil 2014, ils ne seront jamais l’équivalent des joueurs mythiques du passé, ces figures légendaires qui se mettaient entièrement au service de leur métier, de ce qu’ils savaient faire le mieux, c’est-à-dire taper dans un ballon de football pour procurer l’émotion et la joie à leur pays et à la planète entière.

Egocentrisme et orgueil

Lors de la coupe du monde 2014, beaucoup de stars évoluant dans les plus grands clubs en Espagne, en Italie ou en Angleterre sont passées à côté de la plaque, certains s’étant davantage décrédibilisés à travers les sorties maladroites via les réseaux sociaux (Eto’o), les affaires de mœurs, les actes d’agression gratuite (Boateng, Song, Assou-Ekotto, Suarez…), des mouvements d’humeur et autres actes condamnables. Or on est « grand joueur » sur le terrain et en dehors. Qu’on le veuille ou non, on sert forcément de modèle pour ses coéquipiers. On se doit d’afficher un comportement exemplaire en toutes circonstances. A voir évoluer certains pseudo-stars sur le terrain, on se demande s’ils ont intégré ces valeurs fondamentales que sont l’humilité, le don de soi, la solidarité. Cela vaut surtout pour la plupart des équipes africaines. Obnubilés par l’argent, beaucoup de joueurs supposés leaders ont souvent la grosse tête, font davantage dans le paraître que dans l’action, se montrent toujours peu décisifs, voire absents là où on attend d’eux des miracles. Le sort des matchs disputés par le Cameroun, la Côte d’Ivoire ou le Ghana eût sans doute été différent si les éléments supposés déterminants de ces différentes formations avaient joué leurs chances à fond.

En 2010 en Afrique du Sud, il a suffit d’un penalty gâché pour priver le Ghana d’une demi-finale historique. L’Afrique n’a pas tiré pour autant les leçons pour 2014. A voir les Lions indomptables s’effondrer littéralement, le Nigeria craquer devant la France, la Côte d’Ivoire perdre le match qu’il ne fallait pas, le Ghana refuser le point du match nul qui suffisait pour aller plus loin, on se demande si les Eto’o, Nkoulou, Drogba, Yaya Touré, Odemwingie, Asamoah Gyan…ont vraiment fait ce qui était en leur devoir, ont vraiment tout donné pour franchir les obstacles sur leur chemin.

Suffisance et service minimum

Le service minimum et la suffisance ont toujours été les principaux handicaps des sélections africaines qui abordent la coupe du monde non pour la gagner, mais pour limiter les dégâts en évitant au besoin le ridicule. Tout le contraire des joueurs-vedettes qui portent leurs équipes à la victoire sous d’autres cieux. Le dernier penalty tiré par Neymar a été décisif pour envoyer le Brésil en quart de finale. Van Persie et Robben sont décisifs pour les Pays-Bas. Lionel Messi figure déjà parmi les meilleurs buteurs, contrairement à leurs homologues africains qui ont sombré dans l’anonymat le plus total. Seules exceptions, le Nigeria et surtout l’Algérie. Moins cotée au départ, l’équipe algérienne a fait preuve d’engagement et d’opiniâtreté pour se hisser au second dans un groupe relevé. Une performance qui traduit toute la différence de l’état d’esprit entre l’équipe d’Algérie et celle d’autres pays africains. Objectivement, entre les Fennecs algériens et les Lions camerounais, il n’y a visiblement pas de commune mesure. D’un côté des joueurs plutôt moyens dont certains évoluent en championnat national, de l’autre des pseudo-vedettes en service dans des clubs prestigieux comme FC Barcelone, Chelsea, Marseille, etc. Le parcours de l’équipe présumée plus faible se passe pourtant de commentaire : une victoire, une défaite, un match nul, six buts marqués et quatre encaissés. Nettement mieux en tout cas que le Cameroun qui a marqué un maigre but pour neuf encaissés, terminant dernière équipe sur les 32 comme en 2010. La preuve est ainsi donnée que le meilleur joueur sur le papier ne fait pas forcément la décision. Il y a quelques années, l’attaquant algérien Islam Slimani, auteur de plusieurs buts décisifs en coupe du monde évoluait encore dans un modeste club de troisième division. Au Brésil, il a fait plus pour son équipe et son pays que Drogba, Eto’o et Gyan réunis. On l’a vu sur tous les fronts, combatif, déterminé, volontaire, avec l’envie d’en découdre. Refusant de se mettre en avant, il a toujours déclaré « jouer pour l’équipe et le pays. ». Tout le contraire de certaines « vedettes » africaines, apparemment essorées physiquement et mentalement et qui semblaient davantage préoccupés par leur carrière, se préservant sans doute pour le prochain mercato.

Cette différence dans la performance sans commune mesure avec l’écart sur le papier amène à faire un constat. La Coupe du monde ne se joue pas uniquement sur la réputation des joueurs et des équipes. Ce ne sont pas les individualités qui font une équipe, mais la cohésion du groupe, l’homogénéité, la solidarité, la volonté de vivre ensemble, le don se soi au service du collectif. Une simple association de « grands noms » si talentueux fussent-ils, ne fera jamais une formation conquérante, en l’absence d’un fil conducteur qui fédère les aspirations communes. Car au-delà du talent individuel et collectif, il reste évident que d’autres facteurs déterminants peuvent expliquer la victoire ou l’échec. Le succès appartient d’abord aux formations les mieux organisées, maîtrisant leur sujet, engagées, altruistes et prêtes au sacrifice. A contrario, les équipes désorganisées, aux éléments éparses, partisans du moindre effort, de la suffisance, de l’égocentrisme, sont souvent abonnées aux défaites et ce n’est pas le Cameroun qui le démentira.

Les préalables de la victoire

La Coupe du monde 2014 a donc vécu. Comme les précédentes, elle restera un long cauchemar pour la plupart des équipes africaines qui continuent de véhiculer comme facteurs de convergence, des comportements scandaleux, des attitudes hors normes conduisant presque toujours à leur élimination précoce lors des grands rendez-vous sportifs intercontinentaux. Et pourtant, l’Afrique regorge de talents, véritables diamants travaillés avec soin ou encore à l’état brut dont il faut savoir tirer le meilleur partie et c’est là où le bât blesse. L’efficacité et l’explosivité du joueur africain est intimement lié à l’environnement dans lequel il évolue. On en a eu l’illustration lors de la coupe du monde Brésil 2014 à travers le comportement et la performance des frères Boateng. Fils d’un même géniteur, l’un joue en équipe nationale du Ghana alors que l’autre offre ses services à l’Allemagne. A talent égal, il est intéressant de constater que le premier a fait plus parler de lui au rayon des faits divers (bagarre avec un coéquipier, relation tendue avec le coach…) alors que le deuxième, à force d’application et de discipline, s’est imposé comme une pièce maitresse de la charnière défensive des champions du monde allemands. La preuve est ainsi donnée que la grande différence entre les joueurs africains et les autres tient à un fait : tandis que les uns s’abandonnent volontiers à la facilité, dispersent leurs énergies dans des batailles saugrenues, tiraillés qu’ils sont entre les préoccupations d’ordre matériel (primes) et les penchants égocentriques, les autres se concentrent du début à la fin sur leur sujet (le jeu et l’enjeu) ; ayant évacué au préalable les facteurs extra-sportifs pour privilégier l’intérêt et la cohésion du groupe ainsi porté vers la victoire. On a ainsi des préoccupations de deux ordres : d’un côté la survie matérielle, seul motif valable d’une participation empruntée voire forcée et de l’autre l’envie de gagner, de s’imposer parmi les meilleurs, de briller au plus haut du firmament sportif.

En dehors de l’Algérie (encore !), aucune sélection africaine présente à la Coupe du monde 2014 n’a échappé aux batailles homériques, aux discussions interminables au sujet du paiement des primes de participation. Alors que l’instance faîtière du football mondial annonçait le versement desdites primes après la compétition, les joueurs africains ont voulu être payés par anticipation, rubis sur ongle. Cette exigence difficile à envisager en équipe d’Allemagne, de France, d’Espagne ou d’Argentine trahit certainement un manque de confiance entre les joueurs, les équipes et leur tutelle administrative. On a ainsi vécu en direct des comportements ridicules et autres scènes cocasses à l’instar des joueurs camerounais restés cloîtrés dans leur hôtel de Yaoundé, retardant de 24 heures l’arrivée au Brésil ou cet avion rempli de billets de banques, dépêché en catastrophe par la présidence ghanéenne pour amadouer des joueurs en grève. Et faudra pourtant sortir des préoccupations de survie immédiate pour espérer remporter un prestigieux trophée comme la coupe du monde !

Tant que le football africain ne parviendra pas à se structurer suffisamment sur le plan de la préparation, de l’intendance, de la logistique et du psychique, en ayant au besoin recours aux méthodes et moyens d’organisation qui ont fait leurs preuves ailleurs, notamment en Amérique du Sud et en Europe, son avenir en Coupe du monde et dans les compétitions sportives internationales en général, restera pour longtemps confiné dans les méandres de l’improvisation et du provisoire

Jean Marie NZEKOUE est éditorialiste et écrivain, auteur, entre autres, de : « Afrique, faux débats et vrais défis », L’Harmattan, Paris, 2008), « L’aventure mondiale du football africain » (L’Harmattan, Paris, 2010).