Le renforcement du cryptage de TPS et la monopolisation des droits de retransmission de la Coupe du Monde de football 2006 par la chaîne saoudienne ART promettaient un triste été aux amoureux maghrébins du ballon rond. Tunisiens, Algériens et Marocains ont finalement participé à la fête. Si les uns ont cédé au chantage du bouquet satellite arabe, aidés par l’Etat, en Algérie, de nombreux autres se sont branchés sur les chaînes suisses et allemandes ou ont ressorti les vieux démodulateurs analogiques, insensibles au nouveau cryptage.


On leur avait préparé un été sans Coupe du Monde, les Maghrébins ont finalement participé à la fête du football. Début juin, les « téléfootivores » tunisiens, algériens et marocains apprennent deux nouvelles catastrophiques en même temps. Un : TPS a renforcé son système de cryptage, empêchant toute réception de ses programmes par démodulateur numérique. Deux : le multimilliardaire saoudien Cheikh Saleh Kamel et son bouquet satellite ART ont acquis les droits de diffusion du Mondial 2006, pour le Maghreb et le Moyen-Orient, et ne consentent pas à les revendre raisonnablement aux chaînes publiques ! Même la riche Al Jazeera Sport, qui avait détrôné les chaînes sportives françaises dans les foyers et les cafés, ne pourra pas les sauver. Résultat immédiat : dans les trois pays, des files de clients veillent quotidiennement après les techniciens électroménagers dans l’attente d’une solution, le démodulateur sous le coude, prêt à être « flashé » (solution pirate pour contourner les cryptages).

La carte ART subventionnée

Le directeur de l’ENTV (Entreprise nationale de la télévision algérienne) a affirmé à qui voulait l’entendre, avant le début de la Coupe du Monde, que le problème n’était pas d’ordre financier. Hamraoui Habib Chawki et la presse algérienne accusaient le patron d’ART de vouloir profiter de la compétition planétaire pour écouler ses cartes. Aux grands maux les grands remèdes : le jeudi 8 juin, un jour avant le début du Mondial, le Président Bouteflika décide de prendre en charge une partie du prix de la carte, comme au bon vieux temps de l’Algérie socialiste et de l’huile, du sucre, du blé et autres biens de consommation subventionnés. Au lieu de 10 000 dinars (100 euros, un Smic, le prix le moins élevé du monde arabe) la carte annuelle, les téléspectateurs algériens ne doivent plus s’acquitter que de 2 000 Da, les 8 000 restant étant réglés par l’Etat.

« Tellement d’Algériens n’ont même pas de quoi manger. Cet argent aurait pu être utilisé autrement », estime Fatah, jeune diplômé chômeur, rejoint par un auditeur de la Radio chaîne III (publique, en français) s’exprimant en direct dans une émission de la nuit. Reste que la valeur d’une Coupe du Monde dans « l’indice de bonheur » d’un peuple n’est sans doute pas négligeable. Et que le lendemain de l’annonce présidentielle, des milliers d’Algériens se sont précipités dans les points de vente Mobilis (opérateur téléphonique public) et dans certains bureaux de Poste, exceptionnellement ouverts ce vendredi, férié en Algérie, pour acheter le précieux sésame. Selon les chiffres du quotidien El Watan, 60% des 230 000 cartes mises à disposition dans le pays avaient été écoulés le 14 juin dernier.

Hamza, qui multipliait les allers-retours vers son flasheur attitré de la banlieue algéroise, depuis deux semaines, et avait dépensé 5 000 dinars (50 euros) dans un système de décryptage laborieux et inefficace, s’en est vite porté acquéreur. Avant de s’en mordre les doigts. Deux jours plus tard, son ami Akli lui a fait savoir que la chaîne suisse TSR2, de même qu’ARD en Allemagne, diffusait la quasi totalité des matchs, en clair et en français, si tant est que le bon code soit entré dans le démodulateur. Sitôt connu, Akli a fait le tour de ses proches le code en poche, sur les hauteurs de Bejaïa, pour leur porter la bonne nouvelle. Ces derniers se contentaient jusque-là de l’heure et demi de résumé quotidiennement proposée par l’ENTV. La télévision publique avait également obtenu le match d’ouverture, les demi-finales, le match de classement (troisième et quatrième places) et la finale.

Le vieux démodulateur analogique dépoussiéré

Autre solution, en Tunisie, en Algérie et au Maroc : le vieux démodulateur analogique, insensible au cryptage. « A un moment, nous l’avions jeté à la poubelle. Mais tout le monde s’est rué dessus pour la Coupe du Monde. Alors qu’il n’était auparavant vendu qu’à 50 Dinars (30 euros), dans le meilleur des cas, il est passé à plus de cent aujourd’hui », raconte Abdelhak, un téléspectateur tunisien. Charles Villeneuve, le directeur des Sports de la chaîne française privée TF1, avait pourtant annoncé avant le début du Mondial que ces appareils ne seraient pas plus efficaces que les autres. « La menace a effectivement circulé ici, mais elle s’est avérée fausse », constate Abdelhak.

« Pour ma part, j’avais gardé le mien », se réjouit Nabil, journaliste sportif à Casablanca. « On n’en trouve quasiment plus sur le marché, et seulement à des prix prohibitifs. Beaucoup de gens regardent les matchs sur ART au café, frustrés de ne pouvoir être tranquillement chez eux », explique-t-il. Au dernier moment et sur intervention du roi Mohamed VI, la RTM (Radio télévision publique marocaine) a finalement obtenu vingt minutes de résumés quotidiens et un reportage de cinq minutes diffusable à volonté dans les journaux télévisés. Le tout pour 1,5 million de dollars, alors qu’ART en réclamait 10 pour tous les matchs. Le Cheikh a fait grâce des rencontres de leur sélection aux Tunisiens, ainsi que de celles concédées aux Algériens et aux Marocains. Pour la première fois de l’histoire de la compétition, les Maghrébins les plus démunis n’ont pas eu accès aux images de la Coupe du Monde.