Dans le panthéon des plus grands exploits de la Coupe du monde, la victoire du Cameroun sur le tenant du titre argentin en Italie en 1990 occupe une place à part comme l’un des événements les plus fascinants et surprenants de l’histoire du tournoi. Un succès qui pourrait inspirer l’Algérie, qui affronte également l’Argentine, en tant que tenant du titre, et également pour son premier match dans cette Coupe du monde 2026.
En l’espace de 90 minutes au stade San Siro de Milan, sous un soleil de plomb, le Cameroun a propulsé le football africain vers de nouveaux horizons. François Omam-Biyik s’est élevé si haut pour placer sa tête plongeante devant Nery Pumpido à la 67e minute qu’il semblait être aspiré vers un vaisseau mère en mission pour collecter les êtres humains capables de prouesses physiques stupéfiantes. L’idée qu’une équipe africaine puisse terrasser le champion du monde en titre relevait de la science-fiction avant l’intervention du joueur de 24 ans.
La victoire 1-0 du Cameroun le 8 juin 1990 allait déclencher une aventure africaine en Coupe du monde sans précédent, rallier un continent entier et inspirer une génération, tandis que la célébration iconique d’un certain attaquant vétéran allait engendrer des millions d’imitations. Mais pour mesurer pleinement l’ampleur de l’exploit camerounais, il faut remonter aux origines de l’histoire.
Des préparatifs chaotiques et le retour d’un retraité
Lorsque l’Argentine a été tirée dans le même groupe que le Cameroun en décembre avant le tournoi, le sélectionneur Carlos Bilardo déclara : « L‘Union soviétique est un adversaire coriace, mais dans l’ensemble, je suis satisfait. Notre groupe n’est pas le plus facile, mais nous ne devrions pas avoir de problèmes pour nous qualifier pour le deuxième tour. »
Le Cameroun, en particulier, ne fut même pas jugé digne d’être mentionné. Et pour être honnête envers Bilardo, son opinion était étayée par des arguments solides. Le Cameroun, pour le dire crûment, était un véritable bazar.
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Coté à 500 contre 1 pour remporter le tournoi, le Cameroun incarnait la quintessence du faire-valoir. En 1988, deux ans avant la compétition, un entraîneur russe inconnu, Valeri Nepomniachi, avait été envoyé au Cameroun à la demande de la fédération soviétique, qui répondait à l’appel à l’aide du président camerounais Paul Biya.
Nepomniachi, dont la seule expérience de management à ce stade se résumait à une saison avec un club de troisième division russe, ne parlait pas un mot de français, son anglais se limitait à des monosyllabes, et son mandat avait failli être écourté après les performances désastreuses du Cameroun à la Coupe d’Afrique des Nations, quelques mois à peine avant le Mondial. Le Cameroun défendait son titre en Algérie, mais avait été éliminé dès la phase de groupes après deux défaites en trois matchs.
Après ce fiasco, le sélectionneur semblait totalement dépassé. Mais un appel désespéré à l’une des anciennes gloires du pays allait se révéler être le coup de génie de sa carrière.
Roger Milla avait 38 ans et était retiré du football international depuis trois ans lorsqu’il accepta de revenir. Milla, qui évoluait alors dans un club appelé Saint-Pierroise à La Réunion, au milieu de l’océan Indien, répondit immédiatement à l’invitation de Nepomniachi : « Je suis toujours prêt à répondre aux couleurs de mon pays. »
Milla, membre de la délégation camerounaise à la Coupe du monde 1982 en Espagne et Footballeur africain de l’année en 1976, était de retour. Mais entre les disputes au sein de l’effectif concernant des primes impayées, des stages de préparation approximatifs et des résultats amicaux médiocres, la préparation pour le tournoi en Italie frôlait la catastrophe.
Milan et le premier jour du tournoi
Dans les jours précédant le match d’ouverture contre l’Argentine au San Siro, la préparation prit un nouveau virage négatif lorsque le gardien titulaire Joseph-Antoine Bell se lâcha dans une interview, déclarant que ses coéquipiers n’avaient « aucune chance de rivaliser avec l’Argentine » et que le Cameroun « serait éliminé au premier tour sans gloire ».
Nepomniachi n’eut d’autre choix que de l’écarter pour le match contre l’Argentine, le remplaçant par Thomas N’Kono, un gardien tellement convaincu de son rôle secondaire qu’il avait dit à sa femme d’aller faire du shopping le jour du match plutôt que de le regarder.
N’Kono était un remplaçant réticent, mais il finit par accepter d’enfiler les gants. Ses prestations spectaculaires à la Coupe du monde 1990 furent si impressionnantes qu’un gamin italien de Toscane décida de troquer le milieu de terrain pour les cages. « C’est N’Kono et ses arrêts spectaculaires qui m’ont fait tomber amoureux du poste. Il est devenu mon héros », dira un certain Gianluigi Buffon des années plus tard.
Avec le héros inattendu N’Kono dans les buts, le vétéran Milla sur le banc et une équipe de joueurs issus des divisions inférieures françaises, le Cameroun entra en lice contre une Argentine parsemée de stars évoluant en Italie, en Espagne et en France, et menée par Diego Maradona.
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Tout le monde s’attendait à voir le Cameroun servir de sparring-partner, mais une performance tonitruante permit aux Lions Indomptables de sérieusement entamer la réputation des Sud-Américains. Dire que le Cameroun adopta une approche musclée serait un euphémisme, deux joueurs furent expulsés, le tacle assassin de Benjamin Massing sur Claudio Caniggia étant particulièrement brutal. Mais réduire le succès des Lions Indomptables à la seule force physique serait profondément injuste.
L’influence de Maradona fut étouffée par une série de fautes cyniques, tandis que le Cameroun déchaînait un torrent de destruction sur quiconque tentait de faire progresser le ballon. Malgré tout, les Camerounais se créèrent autant d’occasions que leurs adversaires.
François Omam-Biyik s’éleva au-dessus de tous pour placer une tête plongeante devant le malheureux Pumpido peu après l’heure de jeu. L’Argentine, sous le choc, ne parvint jamais à réagir, ni à dix contre onze, ni à neuf contre onze.
Les célébrations enflammées des Camerounais sur la pelouse et dans les tribunes au coup de sifflet final confirmèrent que nous assistions à quelque chose de spécial. Mais les Lions Indomptables ne faisaient que commencer leur épopée.
Roger Milla n’avait disputé que neuf minutes en sortie de banc à Milan, appelé par Nepomniachi pour tenir le score. Le vétéran de 38 ans était sur le point de prendre le devant de la scène.
La Roumanie, la qualification et la salsa au poteau de corner
Au lendemain de la victoire contre l’Argentine, Omam-Biyik déclara avec passion : « Personne ne pensait que nous pouvions faire quoi que ce soit contre Maradona, mais nous savions de quoi nous étions capables. Nous détestons quand les journalistes européens nous demandent si nous mangeons des singes et si nous avons un sorcier. Nous sommes de vrais footballeurs et nous l’avons prouvé ce soir. »
Six jours plus tard, le Cameroun affronta une dangereuse équipe roumaine au Stadio San Nicola de Bari. Milla, toujours sur le banc, fut lancé juste avant l’heure de jeu. Moins de 20 minutes après son entrée, il était déjà en train de célébrer.
Reprenant un long ballon de la poitrine, Milla effaça le gardien roumain Silviu Lung d’un tir du gauche. L’iconique attaquant fila vers le poteau de corner, posa une main sur son ventre, leva l’autre au ciel et se mit à danser sa célèbre salsa.
Dix minutes plus tard, Milla récidivait avec un deuxième but dans un angle défavorable, envoyé sous la barre. Son doublé exceptionnel offrit au Cameroun sa deuxième victoire en autant de matchs et, malgré une défaite 4-0 contre l’URSS en clôture des poules, une qualification historique pour la phase à élimination directe, un exploit que les Lions n’ont plus jamais réalisé depuis.
« Je suis un grand fan de salsa », répondit Milla lorsqu’on l’interrogea sur ses pas de danse. Et le vétéran n’allait pas oublier ses chaussures de danse pour les huitièmes de finale.
Le Cameroun en phase à élimination directe
Malgré son impact extraordinaire contre la Roumanie, Milla fut à nouveau laissé sur le banc par Nepomniachi en huitièmes de finale contre la Colombie. Mais à la 54e minute, avec le score vierge, le sélectionneur russe lança son attraction vedette.
Avec le match s’acheminant vers les tirs au but, Milla trouva de l’espace entre deux défenseurs colombiens et loba le ballon par-dessus le gardien René Higuita. Cent vingt secondes après sa première célébration salsa, l’attaquant dépossédait Higuita dans le camp colombien et faisait rouler le ballon dans un but vide, avant de reprendre ses ondulations devant son armée de supporters en délire.
Le Cameroun concéda un but tardif mais tint bon pour accéder aux quarts de finale, où l’Angleterre de Bobby Robson les attendait au Stadio San Paolo de Naples. Le 1er juillet, tout le monde connaissait le Cameroun et Roger Milla, y compris les Three Lions, qui jouèrent avec la fébrilité d’une équipe bousculée par le raz-de-marée africain.
David Platt ouvrit le score pour calmer les nerfs anglais, mais le Cameroun égalisa puis prit l’avantage par Eugène Ekéké à la 65e minute. Les Lions manquèrent même une occasion en or pour creuser l’écart. L’Angleterre finit par les punir, mais il fallut deux penalties de Gary Lineker pour venir à bout des Camerounais.
L’aventure héroïque du Cameroun en Italie s’acheva en quarts de finale, mais la trace laissée sur le tournoi, et sur le football lui-même, est éternelle.
Le retour au pays et l’héritage
Les héros camerounais, épuisés mais auréolés, furent accueillis par une foule en délire à leur retour. Leur avion dut même effectuer un second passage avant d’atterrir à l’aéroport de Douala, tant la piste avait été envahie par des milliers de supporters.
Le défilé de la victoire dura deux jours entiers et le président Biya décerna des honneurs à tous les protagonistes, joueurs, entraîneurs, staff et même les journalistes qui avaient couvert l’épopée.
Pour le danseur Roger Milla, une vénération particulière était réservée. À 38 ans, le lauréat du Soulier de bronze de la Coupe du monde 1990 intégra le onze type FIFA du tournoi. Milla fut également nommé Footballeur africain de l’année 1990 et, en 2007, la Confédération africaine de football le désigna comme le meilleur joueur du continent des 50 dernières années.
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