Après sa débâcle face au Cameroun lors de la 2e journée des éliminatoires de la CAN 2015, la Côte d’Ivoire n’a pas encore digéré son Mondial manqué. Malgré une volonté de renouveau, la Selephanto semble encore loin du compte.


Sur le papier, les Eléphants de Côte d’Ivoire constituent une équipe expérimentée et redoutable. Avec des individualités de classe mondiale, un fond de jeu léché et plaisant à regarder. Malgré les départs des deux Didier (Drogba et Zokora), l’équipe possède encore des éléments de premier plan, pétris d’expériences. A titre de rappel, la sélection ivoirienne occupe le 2e rang africain et le 25e mondial au dernier classement mondial FIFA alors que le Cameroun figure à la 8e place africaine, un des plus mauvais classements de sa riche histoire.

Sur le terrain pourtant, en dehors du spectacle, les pachydermes éburnéens n’ont pas grand-chose (ou presque) à offrir, l’exploit individuel et les coups de génie sporadiques ne pouvant effacer les lézardes d’un bloc-équipe brouillon et déconcentré lors des moments décisifs.Les gris-gris de Yaya Touré ou de Gervinho ne suffisant pas à sonner la charge d’une révolte collective.

Le match au sommet du groupe D dans le cadre des éliminatoires de la CAN 2015 l’a démontré une fois de plus. L’équipe nationale du Cameroun s’est imposée largement (4-1). Et pourtant, en début de rencontre, rien ne laissait présager pareille issue. Sans renier les qualités intrinsèques d’une équipe des Lions indomptables qui poursuit sur sa bonne sa lancée, avec engagement et détermination, on peut tout de même relever que le résultat final ne reflète pas forcément la physionomie d’une rencontre pas si déséquilibrée que cela. A l’épreuve du terrain, la Côte d’Ivoire a présenté un bagage technique supérieur, confirmée par une bonne possession de balle. Mais le football moderne peut-il se limiter à la conservation du ballon ?

Talents et gâchis

Cette question renvoie elle-même à une impression de gâchis après avoir vu évoluer ensemble des joueurs d’exception qui ne semblent pourtant pas maîtriser leur sujet. Lors des deux premières sorties face à la Sierra Leone et au Cameroun, les Eléphants ont fait preuve d’une stérilité offensive et d’une porosité défensive inquiétantes pour une équipe de cette dimension. Mercredi dernier à Yaoundé, Yaya Touré, Gervinho et leurs coéquipiers, ont donné l’illusion d’une large supériorité lors du premier quart d’heure, privant par moments leurs adversaires du ballon, faisant étalage d’une aisance technique et d’une percussion au-dessus de la moyenne. Avec le recul, on s’apercevra que ce feu de paille n’a pas duré bien longtemps.

Alors question : pourquoi une équipe pétrie de talents, impressionnante sur le papier, ne parvient pas à tutoyer le sommet de la hiérarchie du football africain depuis une dizaine d’années ? Malgré ces atouts indéniables, malgré sa pléiade de vedettes confirmées, la Côte d’Ivoire n’arrive pas à s’imposer lors des rencontres décisives. Aussi curieux que cela puisse paraître, le seul trophée d’importance remporté par l’équipe ivoirienne remonte à la Coupe d’Afrique des nations de 1992. Depuis, la fameuse « génération dorée » des Drogba, Kalou, Zokora, Touré, Gervinho, Eboue…, souvent classée parmi les favoris, n’a plus rien gagné de significatif, ni en CAN, ni en Coupe du monde.

On se rappelle encore le récent fiasco lors de Brésil 2014, notamment ce « refus de gagner » face à une équipe de Grèce largement à sa portée. On revient au questionnement incontournable : pourquoi les Eléphants, malgré tous les atouts dont ils disposent, ne s’imposent pas au sommet du football africain ? La réponse, il ne faudra pas la chercher dans le talent des joueurs, ni dans les schémas tactiques, ni dans les avantages matériels, mais plutôt dans le management d’un effectif certes de valeur mais qui pêche par beaucoup de lacunes, sur le plan sportif et mental.

Révolution sportive ou mentale ?

Certes, la volonté de changement est manifeste. Il convient d’observer que dans beaucoup d’équipes nationales en Afrique et dans monde, l’heure est à la reconstruction. Beaucoup de joueurs emblématiques sont en fin de cycle et certains ont déjà annoncé leur départ en Allemagne, au Brésil, en Angleterre, en Hollande, en Espagne, en Italie ou en France. Partout, le maître mot est au rajeunissement des effectifs. Le Cameroun et la Côte d’Ivoire, entre autres, se sont engagés dans cette voie, mais avec des méthodes différentes.

Si on revient sur le match de mercredi dernier, on se rendra compte que les deux équipes ont présenté des effectifs remaniés par rapport à la récente Coupe du monde. Toutes sont engagées dans la voie de la refondation. Toutefois, c’est l’ampleur de la juvénilisation et partant, du renouvellement de l’ossature qui fait la différence. Au Cameroun, suite à une enquête prescrite par la haute hiérarchie de l’Etat, on a décidé pour une fois de donner un coup de pied dans la fourmilière, mettant du coup un terme (provisoire ?) à la guerre des clans et des égos qui a longtemps plombé la performance des quadruples champions d’Afrique.

Pour une fois, l’option de la refondation n’a pas eu d’état d’âme, entraînant la mise à l’écart de quelques joueurs-cadres comme Samuel Eto’o, Achille Webo, Assou Ekotto, Jean II Makoun, Alexandre Song, Idriss Carlos Kameni… Sur les 33 joueurs pré-sélectionnés pour le Mondial, seule une quinzaine à peine est encore présente dans l’effectif actuel. Pendant ce temps, la Côte d’Ivoire donne l’impression d’effectuer une mutation à doses homéopathiques. Certes, il y a eu la volonté de tourner la page, d’explorer de nouveaux horizons. En recrutant un nouveau sélectionneur (Hervé Renard) et en poussant certains joueurs emblématiques à la retraite, mais sans donner l’impression de procéder à un grand nettoyage qui frapperait les esprits en guise d’électrochoc.

Changement cosmétique ?

Résultat : la volonté manifeste de renouveler les effectifs, le semblant de discipline que veut instaurer le nouveau sélectionneur avec la suspension temporaire de certains joueurs, ne semble pas aller au bout des exigences. Alors qu’au Cameroun, on a fait le ménage dans la tanière, en éloignant de l’équipe des éléments qui auraient pu nuire à la nouvelle cohésion recherchée, il n’en va pas de même en Côte d’Ivoire. En dehors évidemment de Drogba et Zokora, les actes de démission sont rares chez les Eléphants.

Tous les noms emblématiques, tous les joueurs-vedettes dont certains dépassent la trentaine, ont été maintenus ou espèrent encore être appelés en sélection. Et pourtant, malgré leur maintien en poste, leur équipe a risqué le naufrage à domicile face à la Sierra-Leone avant le sombrer corps et biens à Yaoundé. La preuve est ainsi faite que la Côte d’Ivoire a des joueurs de grande classe, des éléments de grande valeur, mais manque cruellement une véritable équipe compétitive. Certes, on n’attribuera pas aux « anciens » tous les maux de la terre. Toujours est-il que l’équipe ivoirienne, du gardien de buts aux joueurs de champ, est vieillissante et mérite visiblement un coup de jeune. Malgré toute la bonne volonté du monde, un joueur trentenaire ne peut plus avoir ses jambes de vingt ans.

Plus grave, certains de ces joueurs-vedettes n’ont jamais été décisifs quand il le fallait. Au lieu de se mettre au service du collectif, certains éléments-clé semblent jouer sur le registre de la carte personnelle, sur fond d’exploits individuels, de jeu spectaculaire, mais sans grande efficacité en termes de buts marqués et de victoires remportées. Malgré une solidarité de façade, l’égocentrisme et le vedettariat font encore leur lit ici alors que l’encadrement technique et les pouvoirs publics sont en voie de l’éradiquer chez les Lions indomptables qui ont longtemps souffert du syndrome des « grands joueurs » au-dessus de la mêlée.

Le prix de la catharsis

La leçon des choses c’est qu’il y a d’un côté un bloc-équipe certes peu expérimenté mais bourré de bonne volonté et animé par la rage de vaincre alors que de l’autre, une constellation de stars continue à cultiver le mythe d’une supériorité factice. Certes l’équipe du Cameroun a encore du chemin à faire. Ayant affiché ses nouvelles ambitions, elle est désormais attendue au tournant. Le plus dur commence donc pour Stéphane Mbia et ses coéquipiers qui doivent saisir la distance qui les sépare du prochain match contre la Sierra Leone pour corriger des nombreuses lacunes dans la gestion des espaces et la rigueur défensive, notamment sur les flancs. Néanmoins, les Lions nouvelle formule semblent sur la bonne voie. En revanche, on a l’impression que la Côte d’Ivoire a déclenché une révolution inachevée.

L’équipe des Elephants semble encore assise sur des fausses certitudes qui la confortent dans un leadership africain illusoire. Il faut pourtant descendre de son petit nuage pour se rendre à l’évidence. Aussi impressionnant fût-elle, une constellation de stars du ballon rond ne forme pas nécessairement une équipe conquérante et performante, en l’absence d’une solidarité et d’une fraternité sans faille. On peut dès lors oser cette question à l’endroit des gestionnaires du football ivoirien : Comment faire pour se dégager définitivement de l’ancien syndrome de suffisance qui a longtemps plombé le jeu et les résultats des Lions indomptables du Cameroun ? Sont-ils prêts à payer le prix d’une véritable catharsis, sans concession ?