Officiellement, le Maroc et l’Espagne sont partenaires pour organiser, avec le Portugal, la Coupe du monde 2030. Officieusement, Rabat et Madrid se livrent déjà une bataille féroce pour récupérer le joyau de cette organisation : la finale. Et à quatre ans du tournoi, tous les terrains semblent désormais bons pour marquer des points.
Déclarations politiques, lobbying médiatique, comparaisons d’infrastructures et petites piques : la candidature commune ressemble parfois de moins en moins à une entreprise entre alliés. Car derrière le duel entre le Grand Stade Hassan II et les géants espagnols se joue aussi une bataille de prestige entre deux voisins dont les relations traversent une période sensible.
« Où va-t-elle se jouer si ce n’est en Espagne ? »
Côté espagnol, Rafael Louzán ne fait pratiquement plus semblant. Début septembre, le président de la Fédération espagnole a estimé qu’il serait difficilement compréhensible que son pays n’obtienne pas la finale.
« Où va-t-elle se jouer si ce n’est en Espagne ? »
Louzán avance notamment le poids espagnol dans l’organisation, qu’il évalue à 55 %. Mais le lieu choisi pour cette offensive n’avait rien d’anodin : Ceuta, enclave espagnole au Maroc revendiquée par le royaume chérifien et éternel point de friction entre les deux pays.
Le patron de la RFEF y a défendu la souveraineté espagnole sur la ville, annoncé qu’une sélection nationale espagnole devrait prochainement y jouer et évoqué les tensions migratoires récentes… tout en militant pour la finale.
Le premier Ministre espagnol Pedro Sánchez a lui aussi défendu publiquement une finale dans le pays. Javier Tebas, président de LaLiga, est allé encore plus loin en estimant que la présence même du Maroc dans l’organisation pouvait être « un sujet à reconsidérer ».
Lekjaa répond : la finale sera à Benslimane
Le Maroc n’entend évidemment pas laisser le terrain libre.
Fouzi Lekjaa a récemment envoyé une réponse spectaculaire aux certitudes venues d’Espagne, allant jusqu’à se moquer des « blablas » de Marca autour du Santiago Bernabéu.
« Ce que vous devez savoir, c’est que le stade Hassan II dans la province de Benslimane est celui où se déroulera la finale de la Coupe du monde 2030. »
Problème : la FIFA n’a encore attribué la finale à personne.
Le président de la FRMF a donc lui aussi choisi la stratégie du fait accompli médiatique. Une sortie d’autant plus politique que Lekjaa est également ministre délégué chargé du Budget et président de la Fondation Maroc 2030.
Même au Maroc, cette offensive ne fait pas l’unanimité. En pleine campagne électorale, le chef du gouvernement Aziz Akhannouch lui a sèchement rétorqué de ne pas promettre une finale qui n’a pas encore été attribuée.
Bernabéu contre Hassan II : la guerre des stades
Sur le terrain des infrastructures, la confrontation est tout aussi féroce.
L’Espagne dispose évidemment de l’histoire et du prestige du Santiago Bernabéu, auxquels s’ajoute un Camp Nou entièrement rénové. Le Maroc oppose désormais un projet conçu pour frapper très fort : le Grand Stade Hassan II de Benslimane et ses quelque 115 000 places projetées.
Surtout, le dossier d’évaluation de la FIFA avait placé le Bernabéu, le Camp Nou et Hassan II sur un pied d’égalité, avec une note de 4,3/5. La bataille est donc beaucoup plus ouverte que ne le suggèrent certaines prises de position espagnoles.
D’où une guerre médiatique parfois caricaturale.
Lorsque le Camp Nou a récemment subi des infiltrations pendant Barça-Feyenoord, la presse marocaine n’a pas manqué l’occasion : les images sont immédiatement devenues une manière de questionner les fameuses infrastructures espagnoles. En sens inverse, certains médias espagnols évoquent régulièrement le « lobby » marocain ou présentent Rabat comme voulant « prendre » à l’Espagne une finale qui ne lui a pourtant jamais été attribuée.
Une bataille qui dépasse largement le football
C’est probablement l’élément le plus intéressant de ce feuilleton. Marocains et Espagnols ne se disputent pas seulement 90 minutes de football.
Accueillir la finale du centenaire de la Coupe du monde constituerait un formidable instrument de prestige et de soft power. Pour le Maroc, obtenir le match à Benslimane consacrerait deux décennies d’investissements massifs et son changement de statut dans le football mondial. Pour l’Espagne, perdre la finale au profit de son voisin alors qu’elle fournit une part majeure des infrastructures du tournoi serait politiquement difficile à vendre.
Le contexte bilatéral ajoute forcément une couche supplémentaire. Les récentes tensions migratoires autour de Ceuta ont récemment ravivé les crispations, avec l’idée répandue en Espagne que le Maroc aurait volontairement organisé l’arrivée de 72 000 migrants dans l’enclave.
Le paradoxe est saisissant : les deux pays devront travailler ensemble pendant quatre ans pour réussir la même Coupe du monde tout en faisant campagne l’un contre l’autre pour son événement le plus prestigieux.
Madrid possède le Bernabéu et son histoire. Rabat construit Hassan II et ses 115 000 places. Les dirigeants parlent, les médias ferraillent et chacun tente déjà d’imposer son récit.
Mais une donnée résiste encore à toute cette agitation : la FIFA n’a pas tranché. Et d’ici 2030, la guerre des nerfs entre le Maroc et l’Espagne a largement le temps de connaître de nouveaux épisodes.
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