Depuis 24 heures, les propos de Willy Sagnol défraient la chronique. Stigmatisants, empreints de préjugés et regrettables, les mots prononcés par l’entraîneur de Bordeaux relèvent toutefois davantage d’une « maladresse », dixit Noël Le Graët, que de racisme pur et dur. Willy Sagnol le reconnaît lui-même : « Une équipe de foot, c’est un mélange. C’est comme la vie, c’est comme la France ». Reste que le technicien n’en a pas moins employé des préjugés attestant d’une profonde méconnaissance du football africain. Décryptage.



 « Je n’ai pas envie de me retrouver tous les deux ans avec des joueurs qui se barrent pendant deux mois« 

Première erreur de Willy Sagnol. Rassemblant seulement seize nations, la CAN ne dure certainement pas « deux mois » mais trois semaines, comme le prévoit le calendrier de la CAN 2015, fixée et maintenue par la CAF du 17 janvier au 8 février prochains. Et même pour l’équipe allant jusqu’au bout du tournoi, elle ne dure pas autant. S’il est parfaitement compréhensible que l’absence des internationaux africains en plein championnat pénalise et irrite les clubs européens, du fait des stages et de leur réadaptation au retour, elle ne constitue pas une excuse autorisant à grossir le trait comme Willy Sagnol l’a fait.

 « L’avantage du joueur, je dirai typique africain : il n’est pas cher, généralement prêt au combat, on peut le qualifier de puissant sur un terrain« 

Parmi les préjugés à la dent dure, celui-ci est sans doute le plus tenace, d’autant plus que Sagnol fait davantage allusion aux joueurs subsahariens qu’à l’ensemble des Africains. Les joueurs « africains » sont donc forcément « costauds » et imposants physiquement. Si le gabarit de bon nombre de défenseurs peut nourrir ce cliché, il omet une part importante de la réalité. Sadio Mané, Pierre-Emerick Aubameyang, Christian Atsu, Wilfried Bony, Alain Traoré, Sadio Diallo, Asamoah Gyan : le continent regorge de talents dont la vitesse ou la technique sont les principaux atouts, bien avant leur puissance physique.

Déjà avant le huitième de finale du Mondial 2014 entre la France et le Nigeria, des images d’Epinal n’avaient cessé de fleurir au sujet du « prototype du joueur africain ». Les Super Eagles sont toujours décrits comme physiques, costauds, athlétiques. Si le gabarit d’Emmanuel Emenike est impressionnant, les Bleus se sont surtout aperçus que le champion d’Afrique mise avant tout sur la vitesse et les contre-attaques. Avec pour principal arme offensive, le vif et technique Ahmed Musa, gringalet d’1m70 pour 62kg.

 « Mais le foot, ce n’est pas que ça, c’est aussi de la technique, de l’intelligence, de la discipline« 

C’est la phrase qui prête le plus à polémique car elle est sujette à de multiples interprétations et peut laisser penser que le technicien bordelais considère que les joueurs Africains ne possèdent pas ces qualités.

Que Willy Sagnol se rassure, les footballeurs du continent ne manquent pas d’intelligence de jeu, à l’image de Yaya Touré, milieu box to box qui bénéficie d’une carte blanche et d’un quasi-rôle d’électron libre accordé par Manuel Pellegrini à Manchester City, permettant à l’Ivoirien de faire parler son talent où bon lui semble. Dans le même genre, on retrouve Seydou Keita, Mohamed Diamé, Youssuf Mulumbu, Yacine Brahimi et même Wahbi Khazri qu’il entraîne.

Quant au manque de discipline, Willy Sagnol ne prend pas la peine de préciser s’il est tactique ou extrasportif. Sur le terrain, la Zambie victorieuse de la CAN 2012, le Burkina Faso vice-champion d’Afrique 2013, l’Afrique du Sud depuis des années ou, plus récemment l’Algérie et la Tunisie, ont démontré que le joueur africain est capable de comprendre et respecter les consignes de son entraîneur…

Hors du rectangle vert, les frasques de certains joueurs ne doivent pas faire oublier que l’essentiel des Africains du championnat de France, que Sagnol côtoie tous les week-ends, tracent leur chemin sans faire de vague.

André Ayew, Max-Alain Gradel, Nicolas Nkoulou, Henri Bedimo, Papy Djilobodji, Idrissa Gueye ou encore Serge Aurier ne sont pas connus pour défrayer la chronique. A l’inverse, par exemple, de cinq internationaux espoirs français et de leur célèbre virée nocturne un soir d’octobre 2012. Faut-il en déduire pour autant que tous les joueurs passés par la case Bleuet, dont Willy Sagnol himself d’abord comme footballeur puis sur le banc, sont noctambules et indisciplinés ? Halte aux préjugés !