L’Europe sensible à la protection des joueurs africains, pas la FIFA

Pour la première fois de son histoire s’est tenue au Parlement Européen de Strasbourg une table ronde sur “La protections des joueurs africains”. Organisé par l’association Celcia, le débat avait pour but d’apporter des propositions et des mesures destinées à protéger les jeunes joueurs africains contre ceux qu’on appelle communément “les marchands de rêve.” Pour l’occasion des acteurs issus de milieux associatifs et sportifs avaient fait le déplacement. En présence d’un député et d’un représentant du conseil de l’Europe, ils ont échangé le 9 mars leur point de vue. Afrik-foot était sur place.


(de notre envoyée spéciale)

Il n’y avait pas foule, le 9 mars au Parlement Européen de Strasbourg. Pourtant au départ, la démarche était plutôt intéressante. Organiser une table ronde sur “La protection des joueurs africains d’ici et de là-bas” et proposer des solutions pour lutter contre un phénomène social grave qui touche le continent africain, était une idée de génie. Or, c’était sans compter sur le désintérêt total des principaux intéressés. Les présidents de fédérations de football et autres dirigeants de la FIFA, l’UEFA ou grandes stars du ballon rond n'ont pas daigné répondre présents malgré les nombreuses sollicitations et relances. C’est pourtant, Michel Platini, le président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), qui en a parlé pour la première fois, en 2008. Il avait attiré l’attention de la fonction publique en soulevant les problèmes d’immigration des jeunes footballeurs africains en Europe. Mais, à la surprise générale, il n’était pas présent lors de ce débat. Pas plus que ses confrères. C’est donc sans eux que des chercheurs, des doctorants en sociologie du sport, des bénévoles et des passionnés de football ont tenté de trouver des solutions au problème. L’objectif : améliorer la condition des joueurs et l’organisation du système de recrutement.

C’est l’association Celcia, qui est à l’origine de l’initiative. Créé par Cécilia Dossin N’Gaibino, elle a pour but premier de lutter contre l’illettrisme et l’ignorance des jeunes filles en Centrafrique. Mais depuis 2006, l’association s’est investie d’une nouvelle mission : celle de protéger et d’encadrer les jeunes joueurs africains. En effet, le football est considéré comme un “phénomène social total” en Afrique. Pour les jeunes issus de milieux défavorisés, le football représente la seule issue de secours. Poussés par leur rêve de gloire et de réussite à l’image de Didier Drogba ou autre Samuel Eto’o, ces jeunes se retrouvent bien trop souvent entre les mains d'agents véreux ou autres intermédiaires, qui n’hésitent pas à les exploiter. C’est le cas d'Ibrahim Bohari, ancien joueur victime de marchandisation. Il s’est confié à Afrik-foot : “Je me suis retrouvé à jouer en Turquie, dans un pays où je ne connaissais personne. Je ne voulais pas être là, on m’a obligé à signer.” Aujourd’hui, il se consacre entièrement à l’association : “Pour protéger les jeunes, il faut aller à la base du problème. Il faut former les jeunes à devenir des hommes avant d’être des footballeurs. Le problème du foot, c’est qu’on vend nos enfants pour gagner de l’argent. Il faut remédier à cela.” Un sentiment largement partagé par la fondatrice et présidente de Celcia, Cécilia Dossin N’Gaibino. “Nous avons beaucoup de combats à mener. Le football en Afrique fonctionne comme la prostitution. On leur promet une meilleure vie et au final, on leur prend leurs papier, leur identité”, à t-elle déploré à Afrik-Foot.

“Le sport est l’angle mort des autorités”

Sensible à la question de la protection des joueurs africains, le député européen Jean-Luc Bennahmias a assuré qu’au niveau de l’Union européenne, des efforts étaient en route. “Des structures d’accueil sont en train de se mettre en place et on a l’intention de faire interdire l’achat des joueurs avant leur majorité.” Une idée confirmée par Stanislas Frossard, membre du Conseil de l’Europe : “On va renforcer la traçabilité des jeunes qui migrent et faire en sorte que la législation sur l’immigration et travail soient greffée au sport. Le sport est l’angle mort des autorités et beaucoup de choses leur échappent.” En effet, chaque année 7 % des transferts se font avant l’âge de 18 ans. L’Afrique étant le continent privilégié pour les clubs de formation, puisque les indemnités de formation sont à moindre coût. Des disfonctionnements qui persistent même jusqu’au niveau de la FIFA. Seuls l’Egypte, le Cameroun et le Nigéria y sont représentés. Un constat dont s’est indigné Mickael Heidmann, doctorant en sciences sociales du sport: “Comment défendre la protection de ces joueurs s’ils ne sont pas représentés par les syndicats des joueurs en Afrique ?”

Le rôle des agents de footballeurs a également été abordé lors de la table ronde. Maryse Ewanjé-Épée, ancienne internationale de saut en hauteur, qui est aujourd’hui journaliste, s’est exprimée sur la question. Auteur du livre “Négriers du foot”, elle a proposée qu'”une liste noire” d’agents véreux soit établie. “Une mesure certes intéressante mais impossible à réaliser”, selon Stanislas Frossard qui préconise en revanche que “les sanctions de certains intermédiaires soient reconnues.” D’autres propositions comme la reconversion des footballeurs à la retraite a aussi été évoquée. “Il y a très peu d’ancien joueurs africain qui trouvent un place dans un métier de sport. Il faudrait leur proposer des formations diplômantes pour leur donner une légitimité après leur carrière”, a expliqué Stanislas Frenkiel, chercheur au centre de recherche et d’innovation du sport. Un avis pas forcément partagé par tout le monde dans la salle. Le public s’est alors emparé du micro pour en débattre.

“Chaque club au Cameroun a son blanc”

La table ronde s’est terminée sur la question de la responsabilité des Africains dans tout ce désordre. Oui il existe bel et bien des agents européens peu scrupuleux qui profitent de la situation économique, sociale et politique de l’Afrique pour faire leur marché tranquillement, mais que font les fédérations africaines pour remédier à cela ? Prennent-ils le problème au sérieux ? C’est à cette question qu’a tenter de répondre Luc Banemeck, ancien chargé de mission de foot solidaire. “Il y a une désorganisation du football africain. Je n’accuse personne. Surtout pas les européens, mais plutôt nous les Africains. Nous ne sommes pas organisés”, a t-il déclaré avant d’ajouter qu’il faudrait “mettre en place des centres de formation sous la direction d’une structure étrangère.”

Maryse Ewanjé-Épée a quant à elle déclaré qu’au Cameroun, pays dont elle est originaire par son père, “chaque club a son blanc, même un homme dont personne ne voudrait en Europe” avant d’ajouter: “Il faut à un moment donné que l’Afrique s’aide un peu et s’organise. Les Africains se marchent sur la tête. Ils ont des compétences mais cherchent ailleurs.” La table ronde s’est ainsi terminée sur cette problématique. Malgré la bonne volonté des personnes présentes, il n’est pas certain que les propositions aboutissent un jour. En attendant, le député Jean-Luc Bennahmias a assuré qu’il y aurait des suites. “Je m’engage à recommencer cette réunion avant 2014 pour faire un bilan sur les avancées de ce problème.” Alors rendez-vous dans trois ans…

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Solange Droual