Madagascar : Zacharie Boucher exclu, la mascarade avec les “binationaux” bientôt terminée ?

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Depuis plusieurs années, Madagascar mise sur l’arrivée de joueurs issus de sa diaspora (très) élargie pour renforcer les Barea. Une stratégie qui a contribué à la formidable épopée de 2019, mais dont les limites apparaissent nettement lorsque le lien de certains joueurs avec la Grande Île devient difficile à suivre. Et en convoquant Zacharie Boucher, la Fédération malgache s’est cette fois tiré une balle dans le pied.

Le problème n’est pas seulement que le gardien de 34 ans soit en réalité originaire de La Réunion. En 2018, alors que son nom circulait déjà autour de l’équipe, il avait claqué la porte en réfutant tout lien avec Madagascar. Des déclarations qui ont logiquement ressurgi après sa première convocation huit ans plus tard, provoquant une volée de bois vert de la part des supporters.

Rattrapée par la patrouille, la Fédération a finalement fait marche arrière et retiré Boucher de la liste. Mais le problème dépasse largement son cas : cette polémique poussera-t-elle enfin Madagascar à redéfinir ses critères de sélection ?

2019, quand la diaspora avait du sens

Comme beaucoup de pays africains, Madagascar est une terre passionnée de football, aux côtés du rugby, également très populaire sur l’île. Pourtant, les supporters malgaches ont dû attendre 2019 pour vivre leur première CAN.

Le retard s’expliquait notamment par des réalités qui n’ont pas disparu : infrastructures insuffisantes, formation peu structurée, moyens limités et gouvernance très critiquable.

Mais en Égypte, les Barea n’avaient pas simplement participé. Animés par une belle rage de vaincre et un collectif bien huilé, ils avaient atteint les quarts de finale et écrit la belle histoire de la compétition. Expérimentée, l’équipe de Nicolas Dupuis comptait alors des cadres historiques comme Faneva Andriatsima, Lalaina Nomenjanahary ou Anicet Abel, auxquels s’ajoutait un important contingent de… Réunionnais. Déjà inhabituelle, la démarche pouvait cependant se comprendre.

Située à environ 900 kilomètres à vol d’oiseau de Madagascar, La Réunion entretient des liens migratoires anciens avec le pays, remontant aux débuts de son peuplement au XVIIe siècle. De nombreux Réunionnais possèdent ainsi une ascendance malgache et les liens familiaux entre les deux îles de l’océan Indien restent nombreux.

C’est ainsi que des joueurs ayant grandi à La Réunion comme Thomas Fontaine, Jérôme Mombris, Romain Métanire ou encore le gardien Melvin Adrien ont porté les couleurs des Barea, certains obtenant la nationalité malgache par un de leurs grands-parents. Même l’arrivée tardive de Jérémy Morel, à 35 ans, avait davantage fait sourire ou discuter qu’elle n’avait provoqué de véritable malaise.

Le problème commence lorsque le lien avec le pays devient tellement indirect qu’il faut mener une enquête généalogique pour le trouver.

Jeremy Morel, Madagascar
Jeremy Morel sous les couleurs de Madagascar. Crédits photo : UNAR Photo, UNAR Agency / Alamy

Du grand-père malgache… aux épouses à moitié malgaches…

En effet, Madagascar n’a jamais réussi à retrouver la CAN depuis 2019. Le renouvellement de cette génération n’a pas fonctionné et, plutôt que de réduire sa dépendance au recrutement extérieur, la Fédération a poussé la recette de 2019 trop loin, en finalisant des pistes de plus en plus étranges.

Le Français Clément Couturier (33 ans), qui évolue au Luxembourg, a ainsi rejoint les Barea il y a quatre ans après avoir “découvert” un lien avec Madagascar via un grand-père. Idem pour son compatriote Geordan Dupire (32 ans), lui aussi gardien dans le Grand-Duché, et qui compte désormais 8 sélections pour un pays auquel il est éligible pour jouer par sa femme : « Elle a des origines malgaches. Elle tient ça de son père qui est aussi marocain. », expliquait-il ainsi au média Virgule. Un peu léger pour prétendre représenter une nation…

Et voilà désormais Roman Ferber (33 ans), attaquant belge de Bissen, toujours au Luxembourg. La nouvelle de sa sélection, visiblement rendue possible, lui aussi, via sa femme, avait même laissé perplexe son ancien coéquipier à Charleroi, l’international congolais Théo Bongonda, qui avait réagi sous la publication Instagram annonçant la nouvelle : « Hein ? J’ai raté un épisode, depuis quand t’es de là-bas toi ? »

Spontanée, la réponse du Léopard est amusante. Mais elle soulève une vraie question : ces joueurs devraient-ils être autorisés à représenter Madagascar ?

Personne ne remet en cause l’enthousiasme de ces derniers. La soudaine perspective, pour un joueur en pleine trentaine et évoluant dans un championnat très modeste, de disputer une compétition internationale est attirante. Mais représenter une nation n’est pas signer dans un club, et l’identité ne devrait pas être reléguée au dernier plan.

Boucher, le coup de trop

C’est précisément pour cela que l’affaire Zacharie Boucher est gênante.

À 34 ans, celui qui est aujourd’hui doublure à Troyes depuis trois saisons avait accepté cette convocation huit ans après avoir catégoriquement botté en touche. En 2018, ses mots étaient pourtant sans équivoque :

« Je suis Français, je n’ai jamais été Malgache. […] Si le sélectionneur m’appelle, c’est non. […] Le maillot de l’équipe de France est important pour moi. Je ne mettrai pas un autre maillot que celui-là. »

À l’époque, celui qui était alors titulaire à Auxerre semblait presque agacé de voir son nom associé à un pays avec lequel il ne se sentait aucunement lié.

Après tout, lui-même ne se considérait pas Malgache, mais Français et Réunionnais. Et si certains joueurs originaires de l’Île Intense, que ce soit par véritable intérêt pour leur ascendance ou par pur opportunisme, décident de représenter Madagascar, même sans contact direct, d’autres n’y voient aucun intérêt. Tout comme l’attaquant Ludovic Ajorque, convoité de longue date, Boucher avait donc tranché : ce sera non.

Cependant, la carrière de ce dernier est moins reluisante huit ans plus tard, et la porte internationale malgache devenait désormais acceptable… mais pas pour les supporters, qui ont heureusement mis leur veto. Il n’est d’ailleurs pas encore apparu sur la moindre feuille de match avec Troyes cette saison.

Quand la naturalisation devient une politique de recrutement

Madagascar n’est pas le premier pays africain à étendre son radar un peu trop loin. Au début des années 2010, la Guinée équatoriale avait intensivement misé sur la naturalisation.

À l’approche de la CAN 2012 organisée à domicile, le Nzalang Nacional comptait en effet de nombreux joueurs étrangers. Des Camerounais, Nigérians ou encore Cap-Verdiens étaient devenus équatoguinéens du jour au lendemain.

Si le procédé avait permis à l’équipe de passer un cap sportivement, il avait suscité de vives critiques sur le continent. L’ancien sélectionneur Henri Michel (2010-2011) s’était notamment opposé à cette politique avant de quitter son poste.

Le cas était évidemment différent de Madagascar : la Guinée équatoriale avait transformé la naturalisation en mercato international, tandis que les Barea cherchent aujourd’hui à exploiter des voies sinueuses permettant à des joueurs d’obtenir la nationalité malgache. Quitte à utiliser les épouses de joueurs professionnels comme procédé de recrutement…

Les épouses des joueurs, nouveau procédé de recrutement ?

Et ce ne sont pas les seuls. En 2026, le Français Jordan Lefort a par exemple rejoint la sélection mauritanienne à 32 ans après avoir obtenu la nationalité du pays par l’intermédiaire de son épouse. Le défenseur d’Angers l’a expliqué : sa femme et sa belle-famille sont mauritaniennes, ses enfants avaient obtenu leurs passeports, puis il a entrepris à son tour les démarches de naturalisation avant d’être convoqué.

Jordan Lefort, Mauritanie
Jordan Lefort avec la sélection de Mauritanie. Crédits photo : PA Images / Icon Sport

Administrativement, le processus peut donc être régulier. Mais est-il souhaitable qu’épouser une ressortissante d’un pays puisse, parce que les règlements le permettent, suffire à ouvrir la porte de sa sélection nationale ? La question mérite au minimum d’être posée.

Et les fédérations auraient tort de considérer ces questions comme de simples débats identitaires. La Malaisie vient de découvrir à quel point la frontière réglementaire peut devenir dangereuse lorsqu’une fédération cherche à élargir coûte que coûte son réservoir. Son cas est néanmoins beaucoup plus grave : la FIFA a conclu que des documents relatifs aux grands-parents de plusieurs joueurs avaient été falsifiés afin d’établir une éligibilité qui n’existait pas.

Rien ne permet aujourd’hui de soupçonner Madagascar d’une telle fraude. Mais ce précédent doit justement inciter à la prudence. Lorsqu’une fédération multiplie les recherches de joueurs aux attaches parfois très indirectes avec le pays, elle a tout intérêt à s’assurer que chaque dossier est irréprochable.

Madagascar mérite mieux que ça

Et c’est peut-être le plus frustrant dans toute cette histoire. Madagascar possède des joueurs. Son football dispose d’un réservoir local, d’une diaspora authentiquement liée à l’île et de profils souvent techniques, rapides et explosifs qui mériteraient surtout davantage de moyens pour se développer.

La formidable CAN 2019 aurait pu être le point de départ d’une structuration durable. Sept ans plus tard, les Barea cherchent encore la formule permettant de retrouver la compétition, malgré un récent parcours jusqu’en finale du dernier CHAN qui a justement rappelé que le talent existe aussi, et surtout, sur place.

Alors oui, il faut continuer à chercher les Malgaches et les descendants de Malgaches de France, de La Réunion, de Belgique ou d’ailleurs. Ils font partie de l’histoire et de l’avenir de la sélection. Mais Madagascar mérite mieux qu’une collection de trentenaires européens évoluant au Luxembourg qui se découvrent tardivement un lien avec l’île.

La Fédération a fini par comprendre que le cas Boucher était allé trop loin. Tant mieux. Reste maintenant à savoir si elle a seulement retiré un nom d’une liste sous la pression populaire, ou si elle a enfin compris le message derrière la colère des supporters : une sélection nationale n’est pas un club, et l’éligibilité ne peut pas constituer à elle seule un projet sportif.

Madagascar : Zacharie Boucher exclu, la mascarade avec les “binationaux” bientôt terminée ?

Louis Mukoma Fargues