En Algérie, la guerre est ouverte sur tous les fronts pour l’obtention des images de la Coupe du Monde de football. Alors que les hackers de la planète s’échinent au décryptage du nouveau système anti-piratage de TPS, le PDG de la télévision publique algérienne serait encore en train de négocier la diffusion de certains matchs avec l’entreprise détentrice des droits pour le Maghreb et le monde arabe. En attendant, les Algériens espèrent fébrilement une bonne nouvelle de leur boutique d’électroménager.


De notre envoyé spécial

« Chaîne cryptée : vérifiez vos droits. » Depuis une dizaine de jours, quelle que soit la chaîne sélectionnée sur le bouquet satellite TPS, ce message, écrit sur fond noir, est le seul qui s’offre au regard de millions d’Algériens mordus de télévision. A dix jours du début de la Coupe du Monde, l’opérateur a renforcé son système anti-piratage. Désormais, toutes les 30 minutes, l’image se crypte et nécessite l’entrée d’un nouveau code. « Pourquoi l’ont-ils fait dix jours avant le Mondial ? Ils auraient dû attendre le dernier moment s’ils voulaient vraiment qu’on ne le regarde pas », tente de se rassurer Belkacem, qui essaie de se convaincre que les pirates parviendront à relever cet énième défi.

Il est 20h dans cette petite commune en pleine croissance de la banlieue d’Alger. Une demi douzaine de clients s’est amassée dans une boutique « Canalsatellite », comme l’enseigne lumineuse l’annonce, reprenant parfaitement le logo de l’opérateur. Ils semblent veiller le patron comme on veille en attendant une nouvelle divine. Entre les étagères de chaînes hi-fi, d’écrans plasma et d’appareils électroménagers en tout genre, une télévision diffuse l’une des chaînes du bouquet ART (Arab Radio and Television). Son patron, Cheikh Salah Abdallah Kamel, est tenu responsable par nombre de journaux de la non diffusion de la Coupe du Monde sur la chaîne publique algérienne. C’est lui qui a acheté les droits de la compétition pour le Maghreb et le monde arabe et qui, selon le patron de l’ENTV (Entreprise nationale de télévision), Hamraoui Habib Chawki, refuserait de les revendre pour écouler ses cartes « Full ». Ce dernier, qui n’a jusque-là obtenu que des résumés d’une à une heure trente par jours, n’aurait pas cessé les négociations.

Le monopole ART

Pourtant, dans les boutiques de la capitale et des environs, les gens ne se pressent pas pour acheter le sésame, conseillé à 9 900 dinars (DA) l’année, l’équivalent d’un Smic. Dans la deuxième boutique de la commune, moins fournie en matériel que la première, mais réputée pour son technicien, Rachid, une dizaine de personnes ont donné 2 000 DA d’ares pour réserver la carte « Full ». Sur ses murs, exit les publicités TPS et CanalSat. Depuis une semaine, une affiche ART et une publicité accrochée sous la télévision – branchée sur l’ « Unique » (l’ENTV) – vantent le bouquet arabe. Un client entre et demande s’il y a des cartes ART. « 12 500 DA », annonce le patron, soit 2 600 de plus que le prix en vigueur. « C’est pas possible de la prendre juste un mois ? »

Le dilemme auquel sont confrontés Belkacem et ce client est le même que celui de millions d’Algériens : acheter une carte ART avant qu’elle n’atteigne un pic astronomique, si les hackers n’arrivent pas à décoder le nouveau cryptage TPS, ou compter sur leur victoire… Seul Rachid est sûr de lui. Hilare et presque euphorique, il passe dans son arrière-boutique, où sont alignés sur une étagère des centaines de démodulateurs d’occasion, et montre sur l’écran de son PC les dizaines de pirates avec lesquels il communique en Turquie, Hongrie, Maroc et partout dans le monde. « A un moment ou à un autre, assure-t-il, ils finissent toujours par gagner. »

60 000 DA la carte TPS

Reste que le prix de la carte TPS continue de grimper : de 25 000 DA avant le nouveau système de codage, elle est passée à 40 000 DA à Alger la semaine passée. Mais dans cette commune, à 15 km du centre, alors que le prix était de 50 000 DA samedi, il était déjà de 60 000 dimanche. « C’est une mafia. Ils achètent les cartes, les gardent auprès d’eux et les ressortent quand la demande est à son comble, s’indigne Belkacem. Les intermédiaires sont de plus en plus nombreux, deux, trois, quatre… Si chacun doit prendre sa part…! »

En attendant qu’il ne se décide, Rachid propose une alternative à Belkacem. Installer sur son ordinateur un logiciel qui recherchera, toutes les 30 minutes, le nouveau code à entrer manuellement sur son démodulateur. La formule ne marche que sur certains appareils pour lesquels les codes ont été « « crackés. Outre la nécessité d’avoir un ordinateur, il devra prendre un abonnement Internet et acheter un programmateur de carte (le même que les pirates) au prix de 5 000 DA. Laborieux, mais le téléphage retrouve déjà le sourire. Le patron propose quand même la carte ART… « Je réfléchirai », promet Belkacem. « On ne passe pas de dix ans de TPS à ART comme ça ! »

Une carte TPS par tour d’immeuble

Ceux qui ont moins de moyens, et n’ont ni connexion Internet ni ordinateur, se sont aussi préparés. « Des ‘associations’ se forment un peu partout. Des dizaines de personnes s’unissent pour acheter une carte et regarder la Coupe du Monde dans un même local », explique Rachid. Autre solution, dans le quartier populaire de Bajdjarrah, à l’est d’Alger, des habitants se sont cotisés pour s’offrir une carte TPS par tour d’immeuble. »

Quand bien même le nouveau cryptage serait-il « cracké », Belkacem est persuadé que le prix du flashage augmentera. « Avant, on payait de 100 à 400 dinars pour faire flasher une carte TPS ou Canalsat. Ça durait un mois à peu près et il fallait renouveler l’opération. Après l’avant-dernier renforcement anti-piratage, on a dû faire flasher le démodulateur lui-même. Ça a tenu des mois. Jusqu’au dernier coup de TPS. Si les techniciens avaient su que ça durerait si longtemps, ils nous auraient fait payer plus. Et si le nouveau code est ‘cracké’, je suis sûr qu’on va payer autour de 1 500 DA. », se désole-t-il. « Wech, cach jdid (du nouveau) ?», demande en hurlant un passant sans s’arrêter… « Macach (rien) ! ».

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