Le club de première division belge du KSK Beveren aligne cette année dix joueurs ivoiriens dans son onze de départ. Une révolution dont le Français Jean-Marc Guillou, fondateur d’une académie de football à Abidjan, est à l’origine. Réticences, difficultés d’intégration et réussite sportive, l’ancien international français fait le point avec Afrik sur deux ans et demi d’un projet insolite.


Dix Ivoiriens sur les onze titulaires d’une équipe de première division belge. C’est la révolution culturelle que l’ancien international français Jean-Marc Guillou (19 sélections entre 1974 et 1978) a faite avec le KSK Beveren. Tout commence en juin 2001 lorsque le club, qui cumule plus de 2 millions d’euros de dettes, s’apprête à déposer le bilan. Jean-Marc Guillou, fondateur d’une académie de football liée à l’ASEC d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, propose alors 1,5 million d’euros aux dirigeants du KSK Beveren, plus un apport annuel de quatre joueurs ivoiriens issus de son académie ou de l’Asec Abidjan. Les dirigeants acceptent et Jean-Marc Guillou devient administrateur délégué du club, une sorte « de manager général », explique-t-il. Quatorze joueurs ivoiriens sont arrivés depuis juin 2001, dont 10 ont été alignés ensemble, à cinq reprises, dans le championnat. Jean-Marc Guillou fait le point avec Afrik sur les réticences, internes et externes, les difficultés d’intégration, les dangers pour la formation nationale belge et les résultats sportifs obtenus en deux ans et demi d’un projet osé à tous points de vue.

Afrik : Beveren a déjà joué avec dix joueurs ivoiriens issus de l’académie d’Abidjan, cette année. Et le onze du club pourrait devenir 100% ivoirien si le défenseur letton Stepanov part au mercato d’hiver…

Jean-Marc Guillou :
Si on doit jouer à onze Ivoiriens, ce sera parce que ce sont les onze meilleurs joueurs. Si Stepanov reste, je pense qu’il jouera, parce qu’il a une maturité qui sert les autres jeunes joueurs. Mais si il part, entre un Noir et un Blanc, c’est le meilleur qui jouera. De même qu’entre un joueur mature moyen et un bon jeune.

Afrik : Comment en est-on arrivé à cette solution extrême, de faire venir massivement des joueurs d’un même pays africain dans un club européen ?

Jean-Marc Guillou :
Je suis arrivé en 2001 à Beveren avec le projet d’apporter un centre de formation à ce club qui n’en avait pas. En Belgique, on n’est pas vraiment avancé en matière de formation et de protection des joueurs. Les jeunes formés peuvent partir quand ils le souhaitent. Il y a une sorte de gentleman agreement, mais qui n’est pas respecté. Et comme les choses avancent lentement, nous n’avons pas pu monter notre centre de formation, de peur de former des joueurs qu’on allait nous prendre. Pour ce qui est de la venue des joueurs de l’académie d’Abidjan, la solution s’est imposée logiquement. Notre structure de formation était en relation avec un club, en Côte d’Ivoire, qui n’a pas tenu ses engagements. Il n’était pas trop indiqué de rester en Afrique, alors nous nous sommes tournés vers l’Europe, et plus précisément la Belgique.

Afrik : Combien d’années le projet doit-il durer ?

Jean-Marc Guillou :
La « joint-venture » existant entre Beveren et les différents partenaires est de cinq ans. Les trois partenaires principaux sont les dirigeants belges aux commandes du club, l’académie d’Abidjan, mais il s’agit en réalité plus de moi-même, et une société… ou plutôt le club d’Arsenal, qui est un partenaire technique. Il reste donc deux ans et le partenariat peut être, ou non, prolongé. Même si nous attendons des dirigeants belges qu’il le soit.

Afrik : Quel est le rôle d’Arsenal dans le partenariat ?

Jean-Marc Guillou :
Arsenal est comme un grand frère. J’ai des relations d’amitié avec Arsène (Wenger, entraîneur d’Arsenal, ndlr), qui connaissait l’académie d’Abidjan. Il a accepté lorsque nous lui avons proposé de poser une option sur les joueurs passant par Beveren. L’aide d’Arsenal est importante dans la mesure où nous recevons sous forme de prêt des joueurs tels que Stepanov.

Afrik : Combien de joueurs doivent être recrutés chaque année?

Jean-Marc Guillou :
Il y a un minimum de quatre, mais pas de maximum. A partir du moment où les moyens le permettent, on décide de qui l’on veut. Le problème est que les dirigeants de l’Asec, club avec lequel nous étions en partenariat, ont refusé de libérer les quatre joueurs qu’ils nous devaient chaque année.

Afrik : Comment cet afflux de joueurs hors communauté européenne (CE) est-il possible juridiquement ?

Jean-Marc Guillou :
Le problème est qu’il y a des tas de réglementations différentes en Europe. Avec l’arrêt Bosman, les choses ont été éclaircies, sur le continent, pour les joueurs de la CE. Mais la situation est différente, selon les pays, pour les ressortissants étrangers hors CE. La règle commune veut que l’on accepte les salariés étrangers à partir du moment où ils sont en situation régulière. Mais il existe des spécificités selon les corps de métiers. Des spécificités gérées sur un plan national. On peut prendre autant de footballeurs hors CE que l’on veut en Hollande, mais ils doivent être payés une certaine somme. De même qu’en Belgique, où ils doivent être payés 60 000 euros minimum par an. Et les pays qui limitaient la présence de joueurs hors UE ont été récemment contredits par des décisions de justice. Celles-ci précisent que les accords économiques bilatéraux entre deux pays valent également pour le football. La France a été la première à réagir en admettant des joueurs hors CE, pourvu qu’ils viennent d’une sélection nationale, quelle qu’elle soit.

Afrik : Vous expliquiez que la formation n’est pas très bonne en Belgique. Amener massivement des joueurs étrangers dans un club belge ne risque-t-il pas d’aggraver la situation ?

Jean-Marc Guillou :
Les Belges disent ‘chez nous, c’est ouvert’. Cela peu être profitable car dans n’importe quelle activité, quand vous avez un bon niveau, vous suscitez une meilleure formation naturelle. Même si beaucoup sont contre cette idée, plus le niveau du championnat sera bon, plus le niveau des joueurs qui y participent le sera. Si demain nous ne pouvions plus prendre de joueurs étrangers, compte tenu de nos moyens financiers, cela signifierait que nous n’aurions plus droit qu’aux joueurs de seconde zone. Il est important pour le championnat belge d’avoir cette ouverture, d’un point de vue technique, mais également d’un point de vue économique. C’est une ressource au niveau du talent, et elle fait rentrer de l’argent dans le football belge.

Afrik : Justement, ne craignez-vous pas que l’on vous accuse de favoriser le temps de jeu des jeunes Ivoiriens au détriment des joueurs européens, de façon à ce qu’ils se fassent remarquer, qu’ils soient vendus et qu’ils rapportent de l’argent, comme un joueur de Beveren l’a laissé entendre dans la presse ?

Jean-Marc Guillou :
Cette idée est totalement fausse. Tous les entraîneurs ont dans l’idée de faire jouer la meilleure équipe possible. Si ce joueur dont vous parlez ne joue pas, c’est qu’il est moins bon que les autres. Cela n’a rien à voir avec l’argent. Ce joueur a joué des matchs cette année, mais ce n’est plus le cas actuellement. Il y a peu de footballeurs qui admettent ne pas jouer parce qu’ils sont moins bons que leurs collègues. Néanmoins, il est toujours sélectionné mais se retrouve actuellement sur le banc.

Afrik : Quelles ont été les réticences lorsque vous avez démarré ce projet ?

Jean-Marc Guillou :
Ce projet n’est pas simple. Le fait de vouloir amener beaucoup d’étrangers, surtout d’Afrique… on pouvait s’attendre à une intégration difficile. Cela s’est fait petit à petit. De toute façon, c’était une question de survie pour ce club relativement régional, à peine national, qui avait des possibilités assez moyennes. Le centre de formation n’était pas très bon et les dirigeants se sont dit que s’était peut-être une possibilité. Le projet est sur cinq ans et on attend de voir.

Afrik : C’est d’autant plus difficile que les joueurs sont venus massivement.

Jean-Marc Guillou :
Le fait est que les joueurs ivoiriens ont été formés ensemble, et pour avoir un impact positif, être une force collective, il fallait au moins en aligner sept sur onze. Au début, lorsque nous n’avions que quatre joueurs issus de l’académie, les résultats et performances étaient catastrophiques. D’autant que l’entraîneur n’était pas très ouvert à leur style de jeu. Mais l’an dernier, avec sept joueurs, nous avons eu le meilleur classement du club depuis quatorze ans. Nous avons eu un mauvais début de saison cette année (six matchs gagnés et neuf matchs perdus), car nous avons eu de nombreux joueurs blessés. Et l’Asec n’a pas tenu ses engagements envers nous, malgré la décision de l’UEFA qui nous est favorable. Le président du club, uniquement pour des raisons personnelles, continu de bloquer des joueurs que nous lui avions cédé. Néanmoins, quand nous parvenons à aligner 8, 9 ou 10 joueurs de l’académie en forme, nous sommes bons.

Afrik : Quels sont les retours de la part du public ?

Jean-Marc Guillou :
Les retours de la part des supporters l’année dernière, mais surtout ces derniers temps, sont très positifs. Les joueurs ont été intégrés car ils sont bons. Même des supporters de Bruges viennent nous féliciter en nous disant ‘qu’au moins, ça ressemblait à quelque chose’. Nous produisons de l’émotion. Si les gens restent indifférents à notre football, ça ne sert à rien. Pour moi, le football est un art, mais s’il doit être vu comme l’expression d’une identité nationale et d’un nationalisme forcené, ce n’en est plus un. On a plus de plaisir à voir un joueur de notre communauté bien jouer, mais le foot ce n’est pas que ça. Il faut également que les supporters puissent s’identifier à un club. Mais ce club, ça doit être une façon de jouer, de se comporter. Les joueurs qui viennent de notre académie sont en train de donner un label au club de Beveren. Les footballeurs des sélections de jeunes commencent à les copier.

Afrik : Combien de joueur de l’académie ont été transférés après être passés par Beveren ?

Jean-Marc Guillou :
Zézé est à Guingamp (France, ndlr), un autre joueur est allé à Gant (Belgique, ndlr) Mais il y a aussi des joueurs qui ont directement rejoint un club étranger en sortant de l’académie ou de l’Asec : c’est le cas de Kolo (Touré, ndlr) à Arsenal, d’Aruna, qui est à Anderlecht, et de deux joueurs qui forment l’attaque de Lorient, qui lutte pour monter en Ligue 1 en France.

Afrik : Cette stratégie n’est elle pas dangereuse ? Surtout dans le football moderne où il est impossible pour un petit club de conserver un bon joueur …

Jean-Marc Guillou :
Surtout chez nous. Il est probable que deux joueurs, comme Yaya (Gnegneri Yaya Touré, ndlr) ou Yapi (Gilles Yapi Yapo, ndlr) partent au mercato d’hiver. Mais cela est bien pour eux. Il sont récompensés de leurs efforts. C’est bien aussi pour le club, car il y a une contrepartie. Et c’est bien parce qu’il y a d’autres joueurs qui attendent pour prendre leur chance.

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