Joseph-Antoine Bell : « si Haaland a fait trois matchs sans marquer… »

On y est ! Ce samedi, Manchester City et l'Inter Milan disputent le match le plus important de leur saison en finale de la Ligue des Champions, à Istanbul, en Turquie. À cette occasion, Joseph-Antoine Bell, ancien gardien de but des Lions Indomptables (50 capes) et double champion d’Afrique (1984 et 1988), s’est confié en exclusivité à Afrik-Foot.com. L'ex-portier de Saint-Étienne et de l'OM a livré son analyse pointilleuse d’avant-match et s’est longuement attardé sur André Onana, le gardien de l’Inter Milan, en retrait de la sélection du Cameroun (27 ans, 34 capes).

Où situez-vous André Onana aujourd’hui dans la hiérarchie des meilleurs gardiens du monde ?

Il est dans les [tout] meilleurs.

Est-ce que vous vous attendiez à voir Onana prendre le pouvoir dès sa première saison à l’Inter ?

Je n’avais pas d’inquiétude pour Onana, dans la mesure où je considérais qu’il a les armes pour jouer partout. Onana a prouvé depuis le début de sa carrière qu’il a une certaine force de caractère.

Le talent qu’on vous prête, on n’y associe pas souvent les éléments non techniques. Mais les gens ne se rendent pas compte que toute la technique s’exprime à partir d’éléments non quantifiables tels que la force de caractère, la résilience ou encore la capacité à résister à la pression. Or, Onana – on l’a peut-être oublié –, quand il est arrivé à l’Ajax, il y avait Tim Krul. Et celui-ci n’était pas n’importe qui, il avait de l’expérience. Onana était arrivé comme doublure de Tim Krul. Ce n’est pas simplement parce qu’il était jeune ; c’est bien parce que Tim Krul était un bon gardien et qu’Onana a su avoir du respect pour celui qui était devant lui. Mais il savait que la carrière d’un footballeur ne s’écrit pas en un jour, mais peut-être sur une saison. Donc, il y est allé en se disant ‘on verra sur place, c’est une opportunité, je veux bien aller dans ce club.’ Mais lorsque Tim Krul s’est blessé et qu’il a fallu qu’il joue, Onana a su exploiter cette situation. Il a joué, et lorsque Krul est revenu, malheureusement pour lui, Onana avait fait de si bons matchs ; il avait eu le temps de montrer de quoi il était capable, que ce soit à l’entrainement ou pendant les matches que, lorsque Krul était guéri de sa blessure, il y avait désormais avantage Onana. Avantage qu’il a su bien garder.

« Nous sommes tous occasionnellement des Intéristes »

Et ensuite donc bis repetita à l'Inter ?

Quand il est parti à l’Inter (en juillet 2022, ndlr), c’était la même chose. Quand Samir Handanovič, qui avait 37 ans, était sur le déclin, c’était indiscutablement un bon gardien, mais l’Inter avait de la suite dans les idées. L’Inter savait très bien, en amenant Onana, que c’était pour prendre la succession d’Handanovič. Personne ne pouvait dire quand celle-ci aurait lieu. André Onana savait que la succession dépendrait de lui. Et désormais, l’heure a sonné. Moi je n’avais pas d’inquiétude et je suis sûr qu’André Onana non plus. Pour moi, ce n’était pas une surprise du tout. Il s’est comporté comme il fallait, c’est-à-dire en s’entraînant dur. Le foot, c’est ça, il n’y a pas de tricherie. Et là, le problème n’est pas de juger les gens sur leur carrière, mais de regarder ce qu’ils apportent tout de suite, et les joueurs qui ne savent pas que le seul lien qu’ils ont avec leurs clubs, ce sont leurs performances, se trompent.

Si vous deviez retenir une seule qualité dans le jeu d’André, quelle serait-elle ? Dernièrement, son jeu au pied a été beaucoup encensé…

Son jeu au pied fait partie de sa panoplie. Mais Ederson (le gardien de Manchester City à qui Onana est souvent comparé, ndlr), c’est pareil. Donc, sur ce plan-là, on ne gagne pas un match sur une passe de plus ou de moins. Moi, je ne rentre pas dans ces comparaisons. Mais André Onana est bon au pied depuis ses débuts et il a continué à s’améliorer. Il y a deux, trois choses plus techniques et stratégiques mais ça ne se dit ni à la télé ni à la radio : c’est totalement personnel, mais je crois qu’il n’y a vraiment pas grand-chose à dire. Il n’y a aucun entraineur aujourd’hui qui cracherait sur les qualités de jeu au pied d’André Onana.

Haaland vs Onana : d’après vous, en faveur de qui le duel va tourner ?

[Sourire] Haaland, ça fait quelques matchs qu’il n’a pas marqué (4 matches toutes compétitions confondues dont 3 comme titulaire, ndlr). Je serais dans le camp de l’Inter. C’est vrai, je me rappellerais que toute série a toujours une fin. Mais je me dirais que, s’il a pu faire deux ou trois matchs sans marquer, il peut bien en faire un quatrième. Les Intéristes pensent comme ça et nous tous, nous sommes occasionnellement des Intéristes.

Maintenant, la logique du match est que City devrait être favori. Ce qui ne lui garantit absolument pas la victoire. Parce que précisément, l’Inter se contentera d’une jolie position d’outsider pour défendre, pour mettre en place un système défensif efficace et pas un système défensif autodestructeur. Ça va être un système défensif pour pouvoir marquer et ils savent marquer. Donc, ils peuvent avoir confiance en eux et c’est là le danger pour City. Parce que les Skyblues vont avoir à faire à une équipe qui a une totale confiance en ses capacités de résistance pour prendre peu de buts voire ne pas en encaisser du tout, et qui a également foi en ses capacités offensives pour marquer sur peu d’occasions.

« Celui qui risque d’avoir la patience illimitée c’est l’Inter Milan »

Donc oui, ça va être une opposition tactique, c’est clair. Maintenant, à l’avantage de qui, je dirais qu’on risque d’avoir véritablement cette opposition au sommet. Est-ce que ça va donner un beau match ? Ça, je ne peux pas le dire parce que City a déjà prouvé qu’ils savent être patients. Et il se trouve qu’il s’agit d’une finale, c’est-à-dire d’un match unique. Donc, un match qui, tout en demandant la patience, vous rappelle que celle-ci a des limites. Or, dans cette configuration-là, celui qui risque d’avoir la patience illimitée c’est l’Inter Milan. Tandis que, plus les minutes du match s’égrèneront sans que City n’ait pris l’avantage, plus les questions, ce ne seront pas les Intéristes qui vont se les poser, mais bien les Cityzens. Et donc, si l’une des deux équipes devrait douter, ce serait plus City que l’Inter Milan.

Et donc quel rôle pour André dans cette finale ?

Je suis déjà excité d’être déjà au match pour regarder cela. Et pour André Onana, c’est le match parfait pour être dans son élément. Parce qu’il a une équipe qui sait défendre. Le gardien de but, les autres dépendent de lui c’est clair, mais lui sait plus que tous les autres ce que c’est qu’un travail d’équipe. Donc, quand il est dans une équipe où tout le monde se sent concerné par le fait de bien défendre et que lui, il a cette qualité de passe, c’est-à-dire qu’il a le souci de la relance et donc de la contre-attaque, vous comprenez que c’est une équipe qui lui est parfaite.

On me dira que City en face, c’est la même chose, parce que son gardien de but sait tout faire : il a un bon jeu au pied, il donne beaucoup de bons ballons courts mais aussi de bons ballons longs, jusqu’à être passeur décisif. Mais je répète que l’histoire sait que pour ce match, City va essayer de s’enlever la pression. Pour autant, pas grand monde ne va tomber dans le panneau, parce que City est le favori logique de ce match. Favori contre une équipe absolument redoutable et rodée dans son style ! Et dans un match qui lui conviendra. Si l’Inter jouait contre une équipe supposée moins forte, l’Inter pourrait avoir des problèmes parce qu’auquel cas, il faudrait mener le jeu. Alors que là, ne pas mener le jeu ne lui sera jamais reproché. Donc l’Inter sera dans un confort tactique.

« Les pionniers ne sont pas forcément reconnus jusqu’à ce qu’on les déclare comme tels »

Edouard Mendy il y a deux ans, Yassine Bounou et André désormais : les gardiens africains sont-ils selon vous enfin reconnus à leur juste valeur ?

Oui, quelques fois même peut-être surcotés [rires]. Ça c’est l’avantage de ne pas être pionnier. Les pionniers ne sont pas forcément reconnus jusqu’à ce qu’on les déclare comme tels. Et ensuite, la voie est libre jusqu’à des erreurs d’appréciation. À la bonne heure ! C’est très encourageant pour les jeunes Africains de savoir qu’aucune porte ne leur est désormais fermée. Toutes les portes sont ouvertes. Toutes les possibilités sont sur la table pour eux.

Joseph Antoine Bell, Cameroun
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Prudence Ahanogbe