La semaine dernière, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) dévoilait un ambitieux plan Marshall pour développer le football féminin dans le Royaume. Pour mieux comprendre ce projet et la situation actuelle du football féminin au Maroc, décryptage avec Fatima Bartali, spécialiste du football féminin.

Bonjour Fatima Bartali, où en est actuellement le football féminin au Maroc avant ce plan Marshall ?

«Il faut savoir que le plan Marshall fait suite à un certain nombre de projets qui ont déjà été enclenchés pour le football féminin. Je pense notamment à la Ligue Nationale du Football Féminin qui a été créée en novembre 2019, c’est une femme, Khadija Ila, qui en est la présidente. Il y a eu également en 2018 le premier symposium africain sur le football féminin de la CAF qui avait été organisé au Maroc à Marrakech.

La Fédération a aussi créé une académie il y a près de 4 ans. Celle-ci est exclusivement réservée aux filles et propose un cursus sport-études. Des sélections ont été effectuées à travers le royaume, au niveau des ligues régionales. Les meilleurs éléments ont été intégrées à cette académie. A l’image de l’Académie Mohammed VI pour les garçons, les filles vont à l’école pour valider des diplômes, parce que le sport c’est bien mais l’éducation est importante aussi, pour être ouverte d’esprit et être indépendante, et elles ont en parallèle une formation professionnelle au niveau du football. Elles sont accompagnées sur tous les plans. Cette académie a déjà porté ses fruits et sert de vivier à toutes les équipes nationales U17, U20 et A. D’ailleurs, les équipes nationales féminines ont accès aux mêmes infrastructures que les équipes nationales masculines. C’est important de le dire : la FRMF tient vraiment à mettre toutes les sélections sur le même piédestal avec notamment le Complexe Mohammed VI. Quasiment tous les stages des équipes nationales féminines se font là-bas.»

«Le Maroc ne part pas de zéro»

«On a également des championnats de foot féminin : D1, D2, D3. On a beaucoup de clubs, qu’il s’agisse de clubs rattachés à la FRMF, ou de clubs d’entreprises ou de quartiers. Le football féminin est déjà bien présent au Maroc, l’idée de ce plan Marshall est de l’accompagner et surtout de le structurer car les précédents projets ont déjà porté leurs fruits. L’équipe nationale féminine A et U20 sont championnes toutes les deux du Tournoi de l’UNAF (Union nord-africaine de football). L’équipe nationale féminine U20 et U17 sont très bien avancées dans les éliminatoires des Coupes du monde féminine, notamment l’équipe U17 qui est à trois matchs du Mondial. Ce sont des résultats très encourageants.

Donc, on ne part pas de zéro, le plan Marshall fait suite à tous ces projets déjà enclenchés, mais il va taper fort et tout restructurer.»

Concrètement, aujourd’hui, quelles sont les difficultés qui peuvent se poser pour les jeunes Marocaines désireuses de faire du foot ?

«Je pense que ce sont les mêmes que pour les femmes de partout en Afrique et même dans le monde : les femmes dans le foot ne sont pas toujours bien accueillies, parce qu’on reste des ovnis quand on s’intéresse vraiment au foot. Quand on veut carrément y jouer, on va dire que ça fait toujours beaucoup de bruit. Puis on a toujours les problèmes socio-culturels, il faut convaincre la famille, dans l’entourage aussi il peut y avoir des blocages, mais c’est vrai que c’est dans une moindre mesure. Ça arrive encore aujourd’hui mais il y a énormément de filles qui jouent au foot, soit dans un cadre, en club, ou entre elles ou même avec des garçons. Le foot est très présent chez les filles au Maroc.»

Pour que ce plan Marshall porte ses fruits, il sera donc impératif que les clubs jouent le jeu ?

«Comme c’est un projet global, il faut que tout le monde joue le jeu, pas seulement les clubs. Les clubs, pour qu’ils jouent le jeu, il faut les accompagner et ça c’est prévu dans le plan Marshall, ils vont être accompagnés, que ce soit dans les volets administratifs ou financiers, pour développer aussi la formation des jeunes filles parce qu’on ne commence pas à jouer au football à 14 ou 16 ans, c’est tard, les garçons eux commencent très tôt et il faut qu’on arrive à faire la même chose pour les filles, qu’elles aient accès au football dès le plus jeune âge également. Pour cela, il faut accompagner les clubs, les inciter à encadrer les jeunes filles, à ouvrir des catégories de jeunes pour les filles.

Les ligues régionales doivent aussi jouer le jeu puisqu’elles sont parties prenantes dans ce dossier. Il y a des subventions prévues pour les ligues régionales pour la promotion et le développement du football féminin. De leur côté, les joueuses auront des contrats professionnels et bénéficieront de meilleures conditions de travail.»

«Le foot masculin et la presse ont un rôle à jouer»

«La presse va aussi devoir jouer son rôle parce qu’on sait que la presse a un grand pouvoir et il va falloir qu’elle fasse son travail de communication et d’information pour susciter l’intérêt chez les supportrices et les supporters. Mais toutes ces choses-là sont reliées : s’il n’y a pas de compétitions ou de résultats intéressants au niveau du football féminin, la presse ne va pas s’y intéresser. Et les supporters et supportrices auront aussi leur rôle à jouer, il faudra leur donner envie d’aller au stade, de suivre des compétitions, de regarder des matchs à la télévision, de supporter les équipes nationales féminines qui ont des échéances importantes à venir.

Le football masculin a aussi un rôle à jouer. Comme il est bien développé et structuré au Maroc et que les clubs ont de très bons résultats sur la scène continentale, il faut qu’ils apportent leur pierre à l’édifice et qu’il y ait un échange d’expertise entre le foot masculin et féminin, il faut que l’un tire l’autre vers le haut.»

L’idée, avec ce plan Marshall, c’est donc de faire du Maroc une nation majeure du football féminin en Afrique ?

«Tout à fait. Le plan, justement, est global. Il prend en compte tous les intervenants et intervenantes dans le football féminin au Maroc. On va restructurer et assainir les championnats avec la première et la deuxième division qui vont être professionnalisées dès la rentrée. On va avoir un championnat national U17 aussi avec toujours cette idée de commencer la formation dès le plus jeune âge, on va aussi avoir des championnats régionaux pour les plus jeunes. On va augmenter les subventions pour les clubs parce qu’on sait très bien que ça demande beaucoup d’argent de développer le football, qu’il soit masculin ou féminin. Le président de la FRMF, Fouzi Lekjaa, a prévu une enveloppe budgétaire importante pour le plan Marshall.

Donc on va augmenter les subventions pour permettre aux clubs d’avancer et leur donner les moyens de réussir. Ils vont être accompagnés par la Direction technique nationale et par le département financier de la FRMF parce qu’on a l’aspect sportif mais on a aussi tout ce qui est gestion, finances, etc. et ce point-là a aussi été pensé. Les ligues régionales vont aussi avoir des subventions pour promouvoir le football féminin.

Enfin, 1 000 nouveaux cadres vont aussi être formés pour les clubs de foot féminin parce qu’il faut aussi des moyens humains à côté des moyens financiers, c’est très important. De manière générale, il faudra aussi améliorer le niveau du football féminin, cela passe par la DTN, avoir une nouvelle vision du jeu pour toutes les catégories.»

«S’activer pour la Ligue des champions féminine»

Si on élargit le sujet à l’échelle africaine, la CAF a récemment annoncé le lancement d’une Ligue des champions féminine à partir de 2021. Selon vous, c’est jouable ?

«Je pense qu’il va falloir s’activer pour lancer cette Ligue des champions la saison prochaine. Parce qu’effectivement, l’idée a été proposée mais sans préciser le modèle de la compétition, ni plus d’informations. On ne peut lancer une compétition comme ça à la va-vite, il faut que ce soit bien pensé, bien structuré, bien organisé.»

Si cette Ligue des champions féminine voit le jour, quels sont les clubs marocains les mieux armés pour y participer ?

«On a deux clubs qui sont vraiment leaders pour moi et même de manière objective les plus structurés, organisés et titrés : le club féminin de l’AS FAR de Rabat et le club féminin du Chabab Atlas Khénifra. Ces deux clubs-là sortent du lot.»