Algérie : Patrice Beaumelle – « montrer à la planète foot que je ne suis pas seulement un sélectionneur »

Quelques jours après le titre de champion d’Algérie décroché vendredi, l’entraîneur du MC Alger, Patrice Beaumelle, a accordé un entretien exclusif à Afrik-Foot.com. En lice pour un doublé historique coupe-championnat après cette huitième couronne nationale, le technicien français aborde dans cette première partie de notre entretien les secrets de la réussite du MCA, le poste vacant d’entraineur à l'OM et son avenir dans le club algérois. 

Entretien réalisé par Yoro Mangara,

Vous êtes champion d’Algérie, que représente ce sacre pour vous ?

Beaucoup de fierté déjà, avant de parler de moi personnellement. C’est le club doyen du football algérien, c’est un club mythique, le cœur des supporters, c’est Bab El Oued et la Casbah d’Alger, mais je crois que ce club a des supporters un peu partout dans le monde. L’Algérie est le plus grand pays en Afrique. Vous imaginez bien, ce que représente ce club. Je reçois des messages de supporters du Mouloudia en Chine, aux Etats-Unis, en France, partout dans le monde. J’ai réussi lors de ma première année à atteindre les objectifs que les dirigeants m’avaient fixé à savoir être sur le podium. Nous avions fini troisièmes, et cette année nous avons remporté le championnat.

J’ai réussi à rééquilibrer l’effectif justement à l’intersaison pour jouer les premiers rôles. J’avais demandé aux supporters d’être un peu patients, de me juger sur la saison à venir. C’est une saison incroyable à tous les niveaux, j’en profite pour remercier le président avec qui j’ai une relation extraordinaire, mon staff, les staffs je dois dire, car nous avons un staff très élaboré, d’avoir pu suivre ma philosophie de travail. Nous avons fait énormément de travail tout au long de la saison. Je rappelle qu’elle n’est pas encore terminée, nous avons quatre matchs à jouer en championnat et une finale de Coupe à aller chercher (le 29 juin contre le CR Bélouizdad, ndlr).

« Nous sommes partis 48h en forêt avec des militaires »

Comment avez-vous construit ce sacre ?

De la manière la plus simple ! Déjà, avant de parler de sacre, je voulais montrer à la planète football que Patrice Beaumelle n’est pas seulement un sélectionneur, qu’il pouvait prendre un club et y réussir. C’est ce qui m’a poussé à accepter ce challenge, pour qui connaît l’exigence en Algérie et la pression quotidienne dans un club comme le Mouloudia. J’étais sûr de mes capacités à diriger des clubs, je voulais que les gens prennent conscience que j’en ai les capacités, je ne sais pas que diriger des sélections.

Maintenant, comment construire un sacre ? Je crois que l’intersaison a été très importante, nous avons fait notre préparation d’avant-saison en France en Normandie, dans un cadre magnifique et calme. Nous avons pu construire une énergie positive afin que ça soit une synergie, pour aller chercher quelque chose ensemble. J’ai voulu qu’on ait une préparation militaire, nous sommes partis 48h en forêt avec des militaires. Nous avons construit ainsi un groupe, chacun était prêt à aller au combat, jouer chaque match comme si c’était le dernier, en donnant tout pour le remporter.  Ça été une réussite, même si la saison n’est pas encore finie, avec cet état d’esprit, nous n’avons perdu que deux matches en championnat. Il nous reste quatre matches à jouer en championnat, mais je suis sûr que l’état d’esprit qui nous anime depuis le début de saison sera toujours là.

Un doublé serait historique pour le Mouloudia ?

Effectivement, le club a déjà gagné huit titres de champion et en Coupe il a huit titres et vise le neuvième sacre. Nous allons tout faire pour ramener le trophée à la maison pour que nos supporters soient contents. Ce serait la cerise sur le gâteau comme on dit.

“Revenir coûte que coûte en Europe, ce n’est pas ce qui m’anime”

Vous venez de prouvez au monde entier que vous pouvez diriger un club de football. Justement il y a un club en France qui cherche un entraîneur, c’est Marseille : êtes-vous intéressé par ce challenge ?

(Rires) C’est vrai que je suis né à Arles, mais Marseille reste Marseille. Quand j’étais petit, j’allais à Marseille, j’allais au Vélodrome avec les Papin, Waddle, Boli, Abedi Pelé etc. Au quotidien, il y a une vraie similitude entre le Mouloudia et l’Olympique de Marseille dans la ferveur, la passion, la présence des supporters. Les supporters du MC Alger vivent au rythme du Mouloudia et les supporters de Marseille vivent au rythme de l'OM. C’est un club qui m’est cher, mais je suis au Mouloudia, je dois finir quelque chose avec ce club, essayer de réussir le doublé.

Beaucoup d’entraineurs sont annoncés sur le départ en France, en Ligue 1 et en Ligue 2, êtes-vous intéressé par un retour en France ?

Je crois que je n’ai plus rien à prouver au haut niveau sauf à moi-même. J’ai entraîné un peu partout dans le monde, je suis dans le métier depuis plus de 20 ans. J’ai entrainé des sélections, des clubs notamment en France, je ne me fixe donc aucune limite. J’ai “joué” 7 CAN, j’en gagné deux, j’ai “joué” une Coupe du monde (comme adjoint d'Hervé Renard en Zambie, Angola, Côte d'Ivoire et au Maroc puis en tant que sélectionneur des Chipolopolos et des Eléphants, ndlr). Sincèrement, revenir coûte que coûte en Europe, ce n’est pas ce qui m’anime, ce que je veux, c’est rester dans l’humain, être dans un projet cohérent et ambitieux. Je suis là aujourd’hui, demain on verra.

« Les dirigeants du football français ont mis des cases sur nos têtes »

Comme votre mentor Hervé Renard, vous n’avez pas cette reconnaissance en Europe, alors qu’en Afrique, vous occupez le haut du panier ?

Je crois que les clubs n’ont pas peur de nous approcher. C’est juste que ce sont les mêmes entraineurs qui tournent en Ligue 1 et en Ligue 2. En Afrique aussi, ce sont les mêmes qui tournent. C’est juste que les dirigeants du football français ont mis des cases sur nos têtes. Selon eux, nous sommes des entraîneurs de sélections nationales, pas de clubs.

Patrice Beaumelle, MC Alger

J’ai souvent eu ça, après mon passage sur le banc de la sélection ivoirienne, j'ai eu des entretiens avec des clubs de Ligue 1, mais ce qui ressortait quelques jours après, c’est du genre, « nous ne doutons pas de vos compétences, de vos capacités. Nous avons vu ce que vous avez fait en Côte d’Ivoire, en Zambie et au Maroc, sauf que le travail de sélectionneur n’a rien à voir avec le quotidien d’un entraîneur dans un club. » C’est pour ça justement que je voulais montrer à tout le monde je peux être aussi bien sélectionneur qu’entraîneur. Après oui, c’est bien d’entraîner dans son pays, je l’ai fait pendant trois ans à Nîmes, au LOSC aussi, prendre demain un club de Ligue 1, je suis prêt… Quand ? Je ne sais pas.

« J’avais un chauffeur qui m’appelait Amir »

En Algérie, vous vous êtes imprégné de la culture du pays au point de devenir, l’Amir, le prince du Mouloudia… Amir, c’est votre prénom musulman car vous vous êtes converti à l’islam ?

(Rires) Effectivement Amir, veut dire « prince ». Je n’ai pas envie d’en parler, c’est une affaire de conviction, une affaire de vie privée. J’ai vécu pendant des années dans des pays arabes, des pays musulmans, ça fait plus de 16 ans que je vis en Afrique. C’est une affaire de conviction, voilà ! Pour le prénom, il remonte à 2011, quand j’étais en Algérie, j’avais un chauffeur qui m’appelait Amir. Et quand j’ai embrassé la religion musulmane, j’ai choisi ce prénom comme une évidence, quand il s'agissait de choisir un prénom musulman. Je me sens complétement épanoui, complément heureux !

Décrivez-vous nous l’ambiance au stade du 5 juillet, lors de votre sacre face au grand rival l’USMA ?

Le stade du 5 juillet est extraordinaire, il est incroyable les jours de derby. C’est entre 90 000 et 120 000 places. Vous vous imaginez un peu l’ambiance, l’atmosphère ? Quand on est entraîneur, et qu’on vit ces moments, là, on peut dire qu’on y était un jour. C’est incroyable.

Peut-on s’attendre à avoir un Mouloudia fort en Ligue des champions la saison prochaine ?

Vous savez, lorsque vous gagnez le championnat algérien, l’idée c’est de représenter dignement l’Algérie dans ces compétitions africaines. Quand on voit Al Ahly, les Mamelodi Sundonws, le WAC, l’Espérance, ces clubs travaillent depuis des années pour être compétitifs sur le continent. C’est le modèle à suivre : travailler pour essayer de gagner en Afrique. Un club comme Al Ahly, c’est plus de 100 trophées depuis sa création. Ils en sont arrivés où, s’ils ne gagnent pas une coupe continentale, leur saison est vue comme un échec. On doit essayer de faire comme eux.

Tous les clubs algériens qui vont en Afrique doivent essayer d’y aller pour gagner. Après, c’est un processus. Je sais que nous allons y arriver, car nous avons un championnat compétitif avec de très bons clubs, l’USMA est là, l’Entente Sétif, le CR Belouizdad. Le championnat est très disputé, il n’est pas facile d’être champion en Algérie. Maintenant, il faut essayer d’être compétitif sur la scène africaine. Nous allons essayer de mettre durablement le Mouloudia dans cette compétition, mais comme je vous ai dit, c’est difficile d’être champion tous les ans en Algérie. Nous avons de nouvelles installations avec notre nouveau centre d’entraînement, il faut continuer le travail, recruter de bons joueurs et essayer de rivaliser.

Rendez-vous mercredi pour la deuxième partie de notre entretien avec Patrice Beaumelle, où il sera question notamment de Youcef Belaïli.

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Yoro Mangara