L’envol de Rashidi Yekini, en l’espace d’une décennie (1984-1994), était beau à voir. Le Super Eagle a en effet empilé les buts aussi bien en club qu’avec la sélection nigériane, remportant au passage le titre de meilleur buteur de la CAN lors des éditions 1992 et 1994. Mais plus dure a été la chute pour le Nigérian. Ne pouvant participer aux éditions suivantes pour des raisons politiques, il voit son rêve de devenir le meilleur buteur de l’histoire de la compétition se briser. Yekini finit alors sa carrière en club dans l’anonymat. Puis coupe les ponts avec le football, jusqu’à se retrouver dans le dénuement le plus total.


L’homme est au plus mal. Rashidi Yekini a été vu ces derniers mois errant pieds nus dans les rues d’Ibadan (Nigeria), où il réside. Le joueur africain de l’année 1993 souffrirait de stress mental. Des voisins racontent qu’ils l’ont déjà vu se parler à lui-même. L’année dernière, l’homme âgé de 47 ans a sorti ses affaires dans la rue, et, à la vue de passants effrayés, les a incendiées. Yekini vit seul dans sa maison et reçoit rarement des visiteurs. La situation de l’ancien buteur a empiré lorsque son dernier confident, Ibrahim, un richissime opérateur de bureau de change, est décédé en juillet. Sa mort a laissé Yekini dans le dénuement le plus total. Heureusement, sa famille, qui l’avait abandonné,est venue à sa rescousse.

Comment l’ex-star du football nigérian a-t-elle pu connaître une telle déchéance ? Car pendant une décennie (1984-1994), aucun joueur au Nigeria ne pouvait arriver ne serait qu’à la cheville de Yekini dans l’art de marquer des buts. Après des débuts dans le championnat local (1982-1987), le natif de Kaduna enfile le maillot de l’Africa Sports d’Abidjan pendant trois ans. Mais c’est au Vitória Setúbal (1990-1994) que Yekini connait ses plus belles années (90 buts en 108 matches). En 1993-1994, l’attaquant nigérian accomplit une saison « Ronaldesque » avec 34 buts inscrits en 32 matches, remportant ainsi le titre de meilleur buteur du championnat. Le colosse d’1m90 terrifie aussi les défenses adverses en équipe nationale. Meilleur buteur de la Coupe d’Afrique des Nations 1992 au Sénégal, il contribue pleinement à la victoire des siens deux ans plus tard en Tunisie. Encore une fois meilleur buteur du tournoi africain (5 buts), il permet au Nigeria de remporter sa première CAN « à l’extérieur » (Le Nigeria a gagné l’édition 1980 à domicile). Quelques mois plus tard, le Nigeria participe à la Coupe du Monde aux Etats Unis. Pour son premier match, l’équipe africaine remporte une victoire brillante contre la Bulgarie trois zéro. En inscrivant le premier but de son équipe, soit le premier but du Nigeria en Coupe du monde, Yekini entre encore un peu plus dans l’histoire.

Record de buts marqués à la CAN: Yekini en a rêvé, Eto’o l’a fait

Mais ce but marqué dans la chaleur de l’été américain aura un goût amer pour le Nigérian, puisqu’il sera synonyme de son irremédiable déclin. Ses coéquipiers auraient en effet peu apprécié la joie extravagante que Yekini a exprimé après avoir marqué. Si bien qu’ils organisent, selon Amebor.com, un véritable complot et refusent de lui adresser des passes dans les matches suivants. Par conséquent, Yakini ne marquera pas d’autres buts dans la tournoi. Un but, c’est ce qui séparait le Super Eagle de l’attaquant ivoirien Laurent Poukou. Au moment de disputer la CAN 1996 en Afrique du Sud, Yakini compte bien accomplir un rêve : celui de devenir le meilleur buteur de l’histoire de la compétition africaine. Mais l’attaquant subit indirectement les effets de la politique menée alors par le général Sani Abacha (il est à la tête d’une dictature militaire au Nigeria de 1993 à 1998.). En 1995, la pendaison de l’écrivain Ken Saro Wiwa et de huit autres militants ogoni opposés à la politique pétrolière menée dans la région est vivement dénoncée par la communauté internationale, dont Nelson Mandela. Abacha décide donc d’interdire à l’équipe nationale de participer à la CAN 1996. Le Nigeria sera ensuite banni de l’édition suivante au Burkina Faso. Une décision qui n’empêche pas le Nigeria d’organiser en 2000 le tournoi avec le Ghana. Mais Yekini, plus au niveau, ne fait plus partie de la sélection et voit son rêve définitivement se briser. Et lorsqu’en 2008, il voit l’attaquant camerounais Samuel Eto’o revenir à sa hauteur puis le dépasser (Eto’o est à ce jour le recordman de buts inscrits dans la CAN avec 18 buts), le Nigérian n’a plus que ses yeux pour pleurer.

Si l’on devait consacrer un film à Yekini, on pourrait l’intituler « Souviens-toi l’été 1994 ». Car la date du déclin de la carrière de Yekini en sélection coïncide aussi avec celle de son déclin en club. Après la Coupe du Monde, le Nigérian signe à l’Olympiakos. N’arrivant pas à s’entendre sur le terrain avec ses partenaires, il ne reste qu’un an en Grèce. Après une expérience au Sporting de Gijón (1995-1997), il tente de renouer avec ses années de gloire en retournant au Vitória Setúbal (1997), sans succès. Yekini enfilera ensuite succesivement les maillots du FC Zurich (1997-2002), du Club Athlétique Bizertin (1998-1999) et d’Al Shabab Riyad (1999), avant de revenir à l’African Sports (1999-2002). Il finira sa carrière dans son pays natal avec un bail de deux ans au Julius Berger FC (2002-2003) et un ultime come back en 2005, à 41 ans, au Gateway FC.

Complexe d’infériorité

Une fois les crampons raccrochés, Yekini décide de lancer son propre business et de se couper totalement du monde du football. Selon allafrica.com, le Nigérian aurait fait ce choix car il a toujours la dent dure contre un système qui l’a empêché de marquer l’histoire comme il le voulait. D’autant que le record battu par Eto’o en 2008 n’a fait que remuer le couteau dans la plaie. Yekini souffrirait aussi d’un complexe d’infériorité dû à un manque d’éducation. Par conséquent, au contraire de certains de ses anciens coéquipiers en sélection, il refuse toute implication dans une activité liée au football. Après avoir été reçu l’aide sa famille en juillet, Yekini aurait l’intention de se lancer dans un nouveau business selon Africanspotlight.com. On ne peut lui souhaiter que de la réussite dans sa nouvelle activité et de ressentir à nouveau de la joie. Comme celle qu’il a exprimé à l’été 1994 pour ce but marqué contre la Bulgarie. A un détail près : qu’elle soit cette fois synonyme d’un nouveau départ.